Suisse

Pourquoi Emmanuel Macron n’a pas osé s’aventurer sur le terrain démocratique

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Le président français Emmanuel Macron à la rencontre de la population lors des commémorations de l’Appel du 18 Juin, une semaine après la dissolution de l’Assemblée nationale.


EPA/CHRISTOPHE ENA / POOL MAXPPP OUT

Défait par l’extrême droite aux élections européennes, le président français a décidé de redonner la parole au peuple, qui élira un nouveau Parlement les 30 juin et 7 juillet prochains. Ce geste démocratique – s’il en est un – ne permet toutefois pas de faire oublier qu’Emmanuel Macron n’a guère répondu aux attentes des citoyennes et citoyens en matière de démocratie directe et participative. Analyse.

Un pays trop conflictuel

Emmanuel Macron aurait-il dû aller plus vite, plus loin en ce qui concerne la démocratie directe? «La France a cent ans de retard sur la Suisse en la matière, pointe le politologue Jean-Yves Camus. Dans l’Hexagone, nous avons de plus en plus de référendums locaux, sur des sujets circonscrits, dont les résultats ne sont pas contraignants pour les pouvoirs en place. Sur l’usage des trottinettes en libre-service à Paris, par exemple.»

Mais la France est-elle prête à passer à l’échelon supérieur, à savoir des référendums d’initiative citoyenne sur des sujets nationaux? «Cela fonctionne bien dans une démocratie apaisée comme la Suisse. Mais le risque est plus grand dans un pays divisé, sous l’emprise des passions, comme l’est la France depuis la Révolution française, ajoute Jean-Yves Camus. Sur quel sujet voterait-on: le rétablissement de la peine de mort? L’arrêt total de l’immigration?», se méfie le politologue, spécialiste de l’extrême-droite.

«Emmanuel Macron a essayé de transcender les vieux clivages politiques et d’intégrer progressivement les citoyens dans la vie démocratique, estime le politologue suisse François Chérix. Mais la culture politique française n’est pas prête à une démocratie semi-directe de type suisse. Le climat politique y est trop conflictuel. Le consensus n’est guère apprécié de ce côté-là du Jura.»

La voix du peuple pas entendue

Or, sans acceptation de la volonté du peuple, pas de démocratie semi-directe. Si le pouvoir politique ne respecte pas la décision du «souverain», de façon loyale et consensuelle, le référendum est inutile. La consultation sur l’aéroport de Nantes à Notre-Dame-des-Landes et la victoire du oui n’ont pas empêché le président Macron de renoncer au projet d’aéroport. Le régime est si vertical, de haut en bas, que ces consultations ne sont pas toujours respectées.

«En 2018, sur la question des banlieues, le président n’a même pas attendu le rapport qu’il avait lui-même commandé à l’ancien ministre Jean-Louis Borloo pour prendre des mesures… contraires», se souvient Claudine Schmid, ancienne députée des Français de Suisse.

La dissolution, coup politique ou geste démocratique?

En dissolvant l’Assemblée nationale, Emmanuel Macron redonne la parole au peuple; c’est une façon de faire vivre la démocratie française, diront les plus optimistes. «Cela ressemble plus à un coup politique, estime de son côté Yves Sintomer, qui est aussi historien de l’expérimentation démocratique. Un coup décidé de façon solitaire par l’Elysée, en fonction des opportunités et des risques. Rien de très démocratique à mon avis.»

Et si l’idée d’Emmanuel Macron était d’obliger l’extrême-droite, dont la popularité ne cesse de s’accroître depuis une quarantaine d’années, à mouiller sa chemise, à gérer les affaires quotidiennes, le budget du pays, bref: à gouverner – mot qui rend tout de suite impopulaire en France? «En Suisse, on arrive à amortir les positions les plus radicales par notre système d’addition des tendances différentes, note François Chérix. On intègre l’opposition pour la neutraliser.» Mais en France, où l’expression «formule magique» n’existe pas, «ce pari me paraît bien plus risqué», ajoute le politologue suisse.

S’il arrive au pouvoir, le parti de Marine Le Pen, qui a toujours exprimé un certain intérêt pour le modèle suisse, promet de faire usage des instruments de la démocratie directe. «Jusqu’en 2017, Marine Le Pen promettait un référendum sur l’appartenance de la France à l’Union européenne. Puis il a été question d’un autre sur l’immigration. Aujourd’hui, on ne sait plus très bien, note Jean-Yves Camus. Ce qui est sûr, c’est que le référendum du RN s’apparente à une forme de césarisme, de bonapartisme. C’est un appel au peuple décidé d’en haut.»

Texte relu et vérifié par Samuel Jaberg/pt

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