Politique étrangère suisse: la fin des privilèges

Le conseiller fédéral suisse Ignazio Cassis, à gauche, s’entretient avec Bogdan Aurescu, ministre des Affaires étrangères roumain, lors d’une visite officielle en Suisse en septembre 2021. Keystone / Peter Schneider

Neutralité et solutions spéciales ont permis à la Suisse, pendant de nombreuses années, d’accroître discrètement sa prospérité. Mais aujourd’hui, le vent international a tourné.

Ce contenu a été publié le 01 décembre 2022 – 09:36


Alliance SudLien externe, une communauté de travail d’organisations non gouvernementales (ONG) suisses.

Contexte international plus difficile

Selon Elisabeth Schneider-Schneiter, membre du parti politique Le Centre, la Suisse a pu jouir de nombreux privilèges par le passé en raison de sa neutralité. Mais «ces privilèges s’érodent».

Sous la pression internationale – émanant entre autres des États-Unis – Berne a réformé sa place financière, aboli partiellement le secret bancaire et introduit l’échange automatique d’informations en matière fiscale.

La place financière suisse s’est spécialisée dans la gestion de fortune transfrontalière. Keystone / Alessandro Della Bella

Les relations difficiles avec l’Union européenne (UE) reflètent également ce changement d’état d’esprit. À Bruxelles, on dit de plus en plus souvent que la Suisse «picore». «Avec les accords bilatéraux, la Suisse a longtemps pu profiter pleinement du marché intérieur européen sans devoir se soumettre aux obligations de ce dernier», explique Elisabeth Schneider-Schneiter. C’est maintenant terminé, souligne-t-elle.

La politicienne Christine Badertscher, du parti des Vert-es, confirme également que le contexte international a changé: «L’UE ne veut plus accorder d’exceptions à la Suisse». Elle estime même que les relations tendues avec l’UE constituent actuellement le plus grand danger pour la prospérité du pays.

L’économie helvétique pâtit non seulement des relations bilatérales compliquées avec l’Europe mais aussi des développements au sein de celle-ci. C’est la raison pour laquelle la Suisse tente par exemple d’atténuer, par le biais du lobbyingLien externe, une réforme du marché financier de l’UE. Cette réforme fait suite au Brexit, mais elle pourrait également affecter sensiblement l’activité des banques suisses dans la gestion de fortunes, surtout allemandes.

L’invasion de l’Ukraine par la Russie a aussi contribué à changer l’état d’esprit vis-à-vis de la Suisse. Ainsi, certains pays européens s’irritent de ne pas pouvoir transférer à l’Ukraine des armes et des munitions achetées à la Suisse. Et bien que des politiciennes et politiciens allemands aient menacéLien externe de ne plus acquérir de matériel militaire en Suisse, Berne s’en tient fermement à cette interdiction en invoquant la neutralité et une loi nationale.

Plus possible d’échapper aux radars

Chine, Russie, Iran – les États autocratiques se serrent les coudes, même dans la guerre que mène la Russie contre l’Ukraine. Certains analystes parlent d’une nouvelle formation de blocs, et d’une nouvelle guerre froide.

Selon Patrick Dümmler, du think tank Avenir Suisse, proche des milieux économiques, la Suisse ne pourra pas éviter de prendre position — «plus qu’auparavant et plus qu’elle ne le souhaite».

Dans l’idée qu’elle se fait d’elle-même et dans la perception qu’en a le monde, la Suisse se situe dans l’alliance occidentale. Selon Patrick Dümmler, elle ne peut plus guère voler sous le radar et faire des affaires comme par le passé. «Sa politique économique extérieure est observée par les États-Unis et l’UE, on attend d’elle qu’elle suive le mouvement». Auparavant, cette exigence n’existait pas. Berne pouvait s’en sortir en restant neutre.

Tôt ou tard les sanctions affectent la prospérité

Dans le cas de la guerre en Ukraine, la Suisse a, selon sa communication officielle, placé de nobles idéaux avant sa propre prospérité et a participé aux sanctions contre la Russie – après quelques hésitations.

Elle s’est retrouvée sous pression, estime toutefois Patrick Dümmler. «Elle continuera probablement à soutenir les sanctions, sinon elle court le risque d’être elle-même confrontée à des contre-mesures économiques».

Le chef du Centre Gerhard Pfister a déclaré dans les médiasLien externe que le pays devait se préparer à une perte de prospérité. Les sanctions et les contre-réactions, la rupture des relations commerciales…  tout cela aura des répercussions économiques.

C’est sans doute cette crainte qui a provoqué des divergences d’opinions dans l’administration fédérale au sujet des sanctions. Si le Département des affaires étrangères veut entretenir de bonnes relations avec ses principaux partenaires commerciaux, la Suisse doit de temps en temps faire des concessions vis-à-vis de l’UE et des États-Unis. Même pour des mesures comme les sanctions qui ne vont pas dans le sens de l’économie.

La Division Prospérité et durabilité du département des Affaires étrangères a servi de médiateur à l’interne. Selon la cheffe de division Alexandra Baumann, la prospérité helvétique n’est pas directement menacée par les sanctions. Elle a déclaré dans une interviewLien externe à swissinfo.ch: «Nous nous engageons pour un système financier stable et les meilleures relations possibles avec l’étranger». Car la prospérité se nourrit en premier lieu de conditions-cadres stables.

Alors que la pandémie, la crise énergétique et l’inflation ont secoué d’autres pays européens sur le plan économique et entraîné des bouleversements politiques majeurs, la Suisse reste étonnamment stable sur le plan économique et politique. Au lieu de miser sur des privilèges comme sa neutralité et son statut un peu particulier au milieu de l’Europe, Berne peut s’appuyer sur un autre atout: la stabilité.

Relu et vérifié par Balz Rigendinger, traduit de l’allemand par Lucie Donzé

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