Pas toujours facile de collaborer entre mini-ONGs au niveau international

Le couple fondateur d’empowermefirst.college et des collaborateurs en visite chez le chef local dans le nord-ouest du Zimbabwe. De gauche à droite : Given Moyo (coordinateur national), Brigit Koch (fondatrice), Bishop Matata Sibanda (chef de la région de Mvuthu), Anthony Powell (fondateur) et Conium Nyathi (chef national). zvg

Internet et les réseaux sociaux permettent aux gens du Sud et du Nord d’entrer rapidement et facilement en contact. Mais travailler ensemble pour l’aide au développement est une tâche exigeante. Les méthodes de travail et les idées ne sont pas toujours compatibles, comme le montre l’exemple d’une collaboration helvético-ougandaise.

Ce contenu a été publié le 24 janvier 2023 – 12:30


empowermefirst.collegeLien externe», active à l’échelle mondiale, qui doit permettre aux jeunes d’obtenir un diplôme de fin d’études secondaires II via un smartphone.

>> Anthony Powell et Brigit Koch parlent de leur engagement (vidéo des débuts de l’Association, en anglais)

Youth Coffee Talk AfricaLien externe.

>> En octobre 2021, nous avions présenté Aggrey Bwaita et son action.

Brigit et Anthony ont alors eu l’idée de créer une antenne de leur organisation en Ouganda, avec l’aide d’Aggrey. Le contact a été rapidement établi sur internet.

Le couple s’est rendu en Ouganda, a mis un ordinateur et un peu d’argent à la disposition d’Aggrey et a rencontré, par son intermédiaire, des membres des autorités locales ainsi que d’autres volontaires de Youth Coffee Talk Africa. Henry Lutwama, qui était à l’époque l’assistant personnel de la ministre ougandaise de l’Éducation, a également pu être recruté comme membre du conseil d’administration. Mais à ce jour, ils ne sont pas parvenus à créer une fondation.

>> De plus en plus de particuliers créent des mini-ONG pour aider les pauvres. Nous en avions parlé en décembre 2020.

Puis un malheur est survenu: en mars 2022, Anthony Powell est décédé de manière totalement inattendue d’une embolie pulmonaire. Dès ce moment, le partenariat a vraiment commencé à décliner. Les deux parties affirment à swissinfo.ch que la collaboration ne correspond plus à la conception qu’elles s’en font.

Des conceptions différentes

Quand on demande où est le problème, on obtient deux réponses différentes. Brigit estime qu’Aggrey et ses amis ne font que se donner en spectacle sur les réseaux sociaux au lieu d’obtenir des résultats tangibles ou de tenir leurs promesses et leurs délais. Elle s’est retirée avec son organisation parce que les tâches promises, comme le coaching des apprenants, n’auraient pas été remplies. 

En outre, les deux parties n’ont pas la même conception de la comptabilité. Aggrey doit fournir des quittances pour justifier ses dépenses, sinon l’organisation suisse ne peut pas respecter ses obligations de rendre des comptes. Pour cette raison, et parce que la fondation n’a pas pu voir le jour, les Suisses veulent récupérer les mille francs et l’ordinateur. «Moi-même et nos volontaires sur place avons dû rappeler à plusieurs reprises à Henry Lutwama, à Aggrey et à d’autres volontaires en Ouganda que nous devions nous conformer à des règles».

Brigit Koch arrive aux chutes Victoria après sa tournée de collecte de fonds à vélo depuis Lusaka (week-end de Pâques 2022), avec des apprenants d’empowermefirst.college. zvg

Aggrey donne une version différente de l’histoire: Il est allé chercher le couple à l’aéroport et a organisé plusieurs rencontres avec les autorités ougandaises. «J’ai eu des dépenses et des charges, mais Brigit veut récupérer tout l’argent». Il ne peut pas payer, il est encore étudiant. De plus, il y a – selon sa version des faits, que Brigit Koch conteste – encore des factures ouvertes. «Brigit a omis de payer des factures qu’elle a laissées au coordinateur dans le district de Soroti en Ouganda», explique Aggrey. 

Une partie de l’argent aurait été donnée par Brigit à Henry Lutwama, mais ce dernier n’a pas répondu aux demandes de swissinfo.ch.

Selon Aggrey, il n’est pas d’usage en Ouganda de délivrer des reçus, par exemple pour la location de motos. Il a établi lui-même une liste de ses frais, qu’Anthony Powell aurait acceptée. «Mais Brigit n’était pas contente».

Aggrey Bwaita. zvg

Le ministère de l’Éducation aurait été en principe intéressé par l’organisation de Brigit Koch et Anthony Powell. Le problème réside toutefois dans le nom «empowermefirst.college». Le mot «collège» dans l’adresse internet suggère qu’il s’agit d’un établissement d’enseignement public. «Ce qui est interdit par la loi ougandaise», explique Aggrey. «Mais Brigit a refusé de changer le nom».

Une version que l’intéressée conteste. Selon elle, il n’a jamais été question du nom, la désignation «empowermefirst Uganda» ayant été acceptée par les autorités. En réponse, elle critique la nonchalance avec laquelle Aggrey aborderait les tâches et les moyens financiers.

Selon le jeune Ougandais, le partenariat a échoué parce que la Suissesse voulait tout faire selon ses propres idées. Elle a par exemple insisté sur le fait que les membres de «Youth Coffee Talk Africa» auraient dû devenir membres d’«Empowermefirst». Un autre bénévole de l’organisation d’Aggrey ajoute que les difficultés administratives ont conduit à des luttes de pouvoir qui ont finalement fait échouer le projet.

La technologie ne vainc pas tous les obstacles

Cette dispute est-elle typique des partenariats internationaux entre mini-ONG? Fritz Brugger, directeur du NADEL, le centre de coopération et de développement de l’EPFZ, en tire quelques enseignements fondamentaux.

«Ce n’est pas parce que l’on peut entrer rapidement en contact grâce à internet que l’on doit simplement jeter par-dessus bord le devoir fondamental de diligence lorsqu’on entame une collaboration avec une tierce personne», rappelle le professeur. Si l’on veut créer une fondation en Suisse, on a généralement aussi besoin d’un avocat.

Fritz Brugger ne connaît pas les détails de la dispute entre Brigit Koch et Aggrey Bwaita, il ne peut donc faire qu’un commentaire général: «Dans tout partenariat, il est important de faire soigneusement attention à ce qui a été convenu afin d’éviter les malentendus ou les déceptions». Par exemple, il serait important de savoir si on a convenu d’une sorte de garantie de succès pour la création d’une fondation. Car on ne peut demander le remboursement de l’argent que s’il est prouvé que les accords contractuels n’ont pas été respectés.

Le professeur zurichois fait également remarquer que de telles choses ne se font pas du jour au lendemain. «Aujourd’hui, il est certainement plus facile qu’avant de faire quelque chose dans un pays en développement. Mais cela ne change rien au fait que la coopération nécessite des connaissances et de l’expérience». Il faut s’attendre à des obstacles juridiques et bureaucratiques, en Ouganda ou au Zimbabwe aussi bien qu’en Suisse.

Continuer malgré tout

Que se passe-t-il aujourd’hui pour Brigit Koch et Aggrey Bwaita? Ni l’une ni l’autre ne se sont laissés décourager par l’échec de la collaboration. «Les choses se passent bien avec les partenaires au Zimbabwe», affirme Brigit. 

Et Aggrey s’enthousiasme déjà pour son prochain projet: Youth Coffee Talk Africa veut préparer les jeunes à la vie professionnelle en leur expliquant sur les réseaux sociaux ce que les employeurs attendent vraiment de leur personnel – des choses qu’on n’apprend pas à l’école. Il sait qu’il ne pourra peut-être pas avoir le même impact que les grandes ONG, mais lui et ses ami-es font tout bénévolement, sans dons ni financement public.

Brigit a elle aussi de grands projets. Elle veut impliquer des entreprises suisses au Zimbabwe, qui connaissent le système de formation duale selon le modèle helvétique. «Ce serait une situation gagnant-gagnant», affirme-t-elle. Les entreprises cofinanceraient le projet et pourraient en contrepartie participer aux décisions concernant le contenu des apprentissages et former ainsi leur futur personnel. Le projet se poursuit donc – avec d’autres partenaires.

Relu et vérifié par Balz Rigendinger, traduit de l’allemand par Marc-André Miserez

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