NecrosIA: l’attente de la mort parfaite

Helen James /swissinfo.ch

Et s’il était possible d’organiser la mort parfaite? Dans ce nouvel épisode de notre série de science-fiction, NecrosIA est un service robotisé de luxe d’assistance au suicide. Mais lorsqu’un système d’intelligence artificielle de pointe est utilisé sur les clientes et les clients, la mort volontaire devient plus difficile que prévu…

Ce contenu a été publié le 03 décembre 2021 – 10:22

Tu Wüst (texte), Helen James (illustration)

«Votre temps est précieux, ne le perdez pas à organiser une mort parfaite. Parce que chaque minute de vos derniers instants doit être magique, oubliez vos soucis et laissez notre service de luxe s’occuper de tout.

NecrosIA, le leader de la robotique pour l’assistance au suicide.»

Une nouvelle série de science-fiction prospective proposée par swissinfo.ch: utopies et dystopies de demain

Utopie ou dystopie? Rêve ou réalité? La révolution technologique actuelle nous confronte à des questions fondamentales sur l’avenir de l’humanité. Les nouvelles technologies seront-elles nos amies ou nos ennemies? En quoi vont-elles modifier notre rôle au sein de la société? Sommes-nous destinés à évoluer vers une espèce de surhommes ou à nous voir surclassés par la puissance des machines?

«Utopies et dystopies de demain» est une série originale lancée par SWI swissinfo.ch qui réunit des nouvelles de science-fiction. Objectif: tâcher de répondre à ces questions de manière innovante et éclairée. Grâce à la créativité d’un groupe d’auteurs de fiction et à la collaboration de chercheurs et de professionnels œuvrant en Suisse dans les domaines abordés dans ces histoires, nous tenterons d’imaginer et de comprendre comment la technologie pourrait façonner nos vies. Chacun des récits de science-fiction sera accompagné d’un article factuel préparé en collaboration avec d’éminents chercheurs suisses afin d’offrir une perspective sur ce qui se passe dans certains des champs de recherche les plus pointus. Tout en stimulant votre imagination!

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Je jette le bristol sur le guéridon de la chambre d’hôtel où je viens de déposer mes bagages. Au dos, en lettres irisées, deux petits mots aussi lourds que toute la charge mentale et le poids de l’héritage que ma mère veut me léguer: «Rappelle-moi».

Je n’ai pas entendu sa voix depuis des mois. Depuis que j’ai quitté son bureau en claquant la porte. À vrai dire, je n’ai plus souvenir de sa tessiture originale, celle d’avant, celle qui m’enveloppait de berceuses et de rires. Le synthétiseur vocal qui lui sert d’interface depuis des années ne rend pas justice à la femme grandiose qui m’a donné naissance. Tous mes petits amis qui la découvraient et tournaient de l’œil ou trouvaient drôle de faire un jeu de mots avec «Hawking» [en référence au savant Stephen Hawking, décédé d’une sclérose latérale amyotrophique] ne dépassaient généralement pas l’étape du souper familial chez moi.

J’enlève mes chaussures de marche, mon anorak et mon pantalon de randonnée avant de m’étendre sur le lit pour consulter mon programme du lendemain. Un groupe de centenaires qui veulent gravir le Cervin puis redescendre en wingsuit pour fêter l’anniversaire d’une des leurs… C’est le troisième événement de ce type que j’assure cette année, comme si cette clientèle se passait le mot et ma carte de visite. Ensoleillement, force du vent, profil de chaque participante: je contrôle mes indicateurs de sécurité. Un ricanement amer m’échappe. Des fêlées en bonne santé peuvent se faire «améliorer» pour vivre indéfiniment et s’envoyer en l’air, mais aucun remède ne permet de guérir de la maladie de Charcot dont tu es atteinte et qui te cloue dans ton fauteuil roulant? Dans quel monde m’as-tu conçue maman?

Les premières lueurs orangées de l’aube chatouillent l’encadrure de la fenêtre. Je retarde l’appel chez NecrosIA. Ma mère s’y active certainement déjà malgré l’heure matinale. Elle ne comprend pas pourquoi je ne suis pas rentrée dormir à la maison. Ni pourquoi je ne souhaite pas reprendre la direction de l’entreprise florissante qu’elle a créée.

Je sombre dans un sommeil sans rêves et me réveille en sursaut. Je touche machinalement du doigt le creux derrière mon lobe d’oreille droite. Mais ma peau se révèle lisse et douce. Vierge. Je soupire, inspire et lance la communication.

«Allô, maman?

– J’attendais ton appel. En fait, je t’attends tout court. Viendras-tu à mon chevet?

– Oui, mais je désapprouve ta décision.

– Laquelle? Celle de mourir ce soir ou celle de te léguer l’entreprise?

– Toutes tes décisions!»

Je n’ai pu m’empêcher de hausser le ton. Mon appareil demande de passer en visio. Je bascule de mode et ma mère apparaît dans son fauteuil roulant, plus recroquevillée que jamais. Les trois lumières de son implant derrière l’oreille indiquent un vert éclatant, signe que le nanorobot fixé à la base de son cerveau diffusera ses instructions létales à l’heure déterminée.

«Regarde-moi, Lydia, m’ordonne sa voix synthétique. Regarde-moi et tu verras que je suis en paix avec ma décision d’en finir. Je laisserai derrière moi une multinationale saine et prospère. Notre département transhumaniste s’autofinance grâce à sa section Ethernity. Quand nos clients commencent à devenir fous de ne pas pouvoir mourir naturellement, ils s’achètent un de nos robots euthanasiants. Pour au cas où. Ça les soulage beaucoup, tu sais. Comme une assurance qu’ils peuvent partir avant de perdre la tête.

– Maman, ça ne change rien pour moi. Je connais déjà tout ça et je n’en veux pas.

– Lydia, je n’ai confiance qu’en toi. NecrosIA n’a commis qu’une seule erreur de jugement sur les milliers de mises à mort effectives, il faut continuer à la perfectionner.

– C’est impossible, maman. Écoute, je n’ai pas envie de me disputer avec toi, surtout aujourd’hui. Tu peux me forcer à assister à ton suicide, mais pas à endosser ta fonction de directrice générale. Tout cet argent, ces responsabilités, la pression médiatique…

– C’est moins de risques que ton activité de guide. Tu mets ta vie en danger tous les jours.

Sa voix se déforme, son image se brouille, un malaise m’envahit et je plonge dans le noir. Quand j’ouvre les yeux, je la découvre dans son fauteuil de direction, entourée du comité de renouvellement du permis d’exploitation. Son timbre monotone ne trahit pas sa jubilation que je devine:

«Cher comité, comme vous le voyez, suite à son accident en haute montagne, ma fille souhaitait cesser de vivre et a activé le processus d’euthanasie. Un nanobot s’arrime à son hypothalamus et procède à une série de tests. En état semi-conscient, le sujet nous dévoile une partie de ses aspirations profondes. Les mises en situation guidées comme celle à laquelle vous venez d’assister alimentent notre base de données mondiale et affinent les critères d’autorisation de mise à mort. Le fait qu’elle n’accepte pas ma propre décision fictive d’euthanasie déclenche une salve de contrôles supplémentaires. Au total, notre IA centrale qui communique avec chaque nanobot procède à plusieurs trillions de tests en toute objectivité. Au moindre doute, nous gardons la personne en vie.»

Les têtes dodelinent d’approbation. Roboticien, éthicien, médecin, psychologue… les profils sont divers, mais aucun d’entre eux n’a noté la lueur de triomphe dans le regard acéré de ma mère. Leur attention se dirige vers mon corps amorphe qui ne gravira plus aucune cime enneigée et mon implant dont la dernière loupiote s’entête à ne pas virer au vert.

D’un clignement d’œil appuyé, la directrice ordonne à mon brancard autonome de me ramener dans ma chambre d’hôpital dorée. Demain, elle m’en extirpera pour m’exhiber à la presse.

Va au diable, maman, toi et NecrosIA! Plus rien ne me retient à la vie excepté votre excès de prudence.

*          *          *

Petite, Tu Wüst voulait devenir astronaute (quel cliché!) ou éboueuse (un job en plein air, le pied!). Mais après les mathématiques, puis l’informatique durable, c’est dans l’administration publique qu’elle s’active. Tout au long de ces bifurcations diverses, quelques traits persistent néanmoins: son goût pour la science-fiction et son optimisme à toute épreuve. Ainsi que son accent, bien suisse.

Dans quelle mesure l’histoire que vous venez de lire est-elle réaliste? Une capsule imprimée en 3D, destinée à être utilisée pour le suicide assisté, pourrait bientôt être utilisée légalement en Suisse. Lisez notre article: 

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