Mia Couto: «Je suis dans un film. Et ce n’est pas un bon film»

«J’ai une idée quelque peu idyllique et romancée d’une Suisse qui embrasse la culture africaine», dit l’écrivain Mia Couto. Iannis G./rea/laif

L’écrivain mozambicain Mia Couto, qui a remporté la dernière édition du prix littéraire suisse Jan Michalski, garde de la présence suisse en Afrique un souvenir positif, de «respect pour la différence». L’auteur est isolé dans la maison à Maputo, depuis qu’il a été testé positif au Covid-19.

Ce contenu a été publié le 13 février 2021 – 11:00 Mirko Manzoni, l’artisan suisse de la paix au Mozambique

Mirko Manzoni, l’artisan suisse de la paix au Mozambique

Ce contenu a été publié le 06 sept. 2019 L’accord de paix conclu au Mozambique a également un visage suisse, celui de l’ambassadeur Mirko Manzoni. swissinfo.ch l’a rencontré.

Votre dernier roman, Mapeador das Ausênsias (Le cartographe des absences), explore l’idée d’un retour au lieu de l’enfance. Votre lieu de naissance est la ville de Beira, qui a été presque détruite en mars 2019 par le cyclone Idai. Comment va Beira aujourd’hui?

Ce qui pouvait être fait pour les habitants de Beira a été fait. Quiconque se promène aujourd’hui dans la ville ne se rend pas compte de l’ampleur de la grande tragédie qui s’y est produite. Mais en ce qui concerne les grandes infrastructures – ponts, routes et bâtiments gouvernementaux – les choses ne vont pas encore si bien. Il y a une lenteur dans les processus. Il y a des fonds qui ont été promis et qui ne sont pas encore arrivés. Il y a des fonds qui ont été promis et qui ont été réduits depuis à cause de la pandémie. On dépense beaucoup d’argent dans des études qui sont réalisées par des entreprises des pays donateurs eux-mêmes et, soudain, ce qui arrive réellement au Mozambique est très tardif et très limité. Je sais que j’ai peut-être l’air d’une personne ingrate. Mais cela doit être dit, car je sais qui est responsable de la commission de reconstruction de la ville et je sais que l’argent ne suffit pas.

Quel est le plus ancien souvenir que vous gardez de cette Beira qui a été détruite?

Je me souviens de la présence de la mer. Mon premier souvenir est celui de la peur. Il y avait la crainte que la mer nous engloutisse. En effet, Beira se situe en dessous du niveau de la mer et, par conséquent, la mer occupait périodiquement ce territoire qui était le sien. Beira a été mal construite, elle repose dans un endroit où il ne devrait pas y avoir de ville. Cette absence de frontière entre l’eau et la terre me faisait peur.

En tant que biologiste, vous travaillez justement sur l’étude des zones côtières. Pourquoi avez-vous choisi cette même frontière entre la terre et l’eau comme profession?

Je voulais être zoologiste. J’étais passionné par la faune de la savane: lions, éléphants… Lorsque j’ai changé de voie, [de la médecine à la biologie], il était trop tard, car j’ai dû interrompre mes études universitaires. Quand j’ai recommencé, il y avait une guerre civile et il n’était pas possible de faire du travail de terrain là où se trouvaient ces animaux qui me passionnaient. Je suis donc resté sur la côte. Dans cette interview, quand vous me demandez quel est mon premier souvenir, je dois y réfléchir. Je n’avais jamais été aussi sûr d’avoir peur de l’absence de frontière entre la mer et la terre. Et cela me hante probablement dans l’écriture et dans les sciences. Cette ligne fluide, d’échange, entre la mer et la terre, cela me plaît et en même temps cela me fait peur.

Vous avez déjà dit dans plusieurs interviews que ce qui vous émeut, ce sont les gens et les histoires. 2020 a été une année avec peu de rencontres. Cela a-t-il rendu votre année moins productive?

Le Mozambique n’a pas été si durement touché au début et n’a pas connu de confinement obligatoire. Nous avions des restrictions, oui, mais jamais au point de nous enfermer à la maison. Ce fut l’occasion pour les rencontres – compte tenu de cette perception de la fragilité de la vie de ceux qui sont avec nous – de prendre une dimension plus profonde. Les gens veulent en savoir un peu plus sur l’autre, ils vont jusqu’au niveau de l’intimité. Pour moi, cela a été évident. J’ai dit des choses à mes amis et ils m’ont dit des choses comme si on avait une conversation juste avant de mourir. Les rencontres étaient par conséquent moindres, mais elles avaient une autre dimension. Et j’ai écrit, oui. Mais j’ai commencé l’année sans être très heureux, car j’ai été testé positif [au Covid-19 dans la deuxième semaine de janvier]. J’avoue que dans cette période, je n’arrive pas à écrire. Je suis trop occupé par des peurs et des fantômes dont je n’ai pas pu me libérer.

Pouvez-vous décrire vos fantômes? De quoi avez-vous peur?

Pendant toute une année, nous avons regardé à la télévision cette construction qui a été bâtie sur la peur. On pouvait voir des gens mourir et les chiffres étaient gigantesques. Et soudain, ce virus, ce ne sont plus des chiffres, ce sont mes amis qui sont infectés. Et c’est moi. Je suis à l’intérieur de cette statistique qui m’a tant tourmenté. Et il y a des histoires avec mes amis qui ne se sont pas bien passées. Il y a un sentiment d’irréalité. Je suis à l’intérieur d’un film. Et ce n’est pas un bon film.

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