Mémoire des Rohingyas: un projet lancé à Genève

Agée de 120 ans, Solima Khatun a fui sa maison au Myanmar avec 1 million d’autres membres de la communauté Rohingya. Les réfugiés veulent préserver leur culture et la transmettre à la jeune génération. IOM

L’Organisation internationale pour les migrations (OIM), basée à Genève, lance un centre culturel pour préserver la mémoire et le patrimoine de la minorité musulmane rohingya.

Ce contenu a été publié le 05 août 2021 – 16:00


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La minorité musulmane rohingya persécutée du Myanmar craint que sa culture soit aussi menacée. L’OIM intervient avec le lancement d’un centre pour préserver leur mémoire et leur patrimoine culturels.

Soutenus par des donateurs, dont la Suisse, ce projet et ses archives numériques visent également à soutenir la santé mentale du million de réfugiés rohingyas dans les camps du Bangladesh, tout en mettant leur art en valeur.

Le Centre de mémoire culturelle des Rohingyas est «l’une des premières tentatives importantes de documenter et de préserver le patrimoine du peuple rohingya», a déclaré l’OIM lors du lancement du projetLien externe plus tôt cette année. Pour l’instant, il existe uniquement en ligneLien externe, mais des plans sont en cours pour une structure physique, qui sera complétée par des expositions et des ateliers pour les artistes et artisans réfugiés du camp de Cox’s Bazaar, au Bangladesh.

Les réfugiés rohingyas ont fui le Myanmar à la suite d’une répression brutale de l’armée birmane en août 2017. Beaucoup de leurs maisons dans l’État de Rakhine ont été détruites, et il y a peu de chances qu’ils puissent rentrer chez eux prochainement, surtout après le coup d’État de l’armée en février de cette année. À l’heure actuelle, le Bangladesh n’offre pas la possibilité aux réfugiés d’obtenir un permis de travail, et les conditions dans les camps – actuellement touchés par un confinement lié au Covid-19 et à des fortes pluies – sont précaires. Mais malgré tous les autres problèmes, la préservation de leur histoire culturelle est aussi une priorité pour les réfugiés.

«La culture est la principale identité d’un pays», a déclaré Nurujahan, réfugiée de 44 ans, menuisière et mère de huit enfants, dans un entretien en ligne facilité par l’OIM au Bangladesh. «Je suis très heureuse de participer quotidiennement à des activités culturelles. Cela rend ma vie meilleure. Sans cela, notre nouvelle génération oublierait sa culture et ses traditions. Il est donc essentiel de préserver notre culture.»

Mohammad Zaber, un menuisier et ingénieur de 53 ans qui est aussi père de huit enfants, est d’accord: «En nous engageant dans des activités culturelles, nous réduisons notre stress et notre tension. Tout ce qui nous est fourni dans les camps de réfugiés du Bangladesh est temporaire. Mais la culture que nous préservons ici est permanente. Je peux voir la vie de mes ancêtres dans notre culture.»

Perte d’identité

«Tout a commencé sous forme de soutien psychologique et à la santé mentale», explique Manuel Marques Pereira, chef de mission adjoint de l’OIM au Bangladesh. Or, des études sur la santé mentale ont démontré que la perte de leur culture était une grande préoccupation pour les réfugiés. M. Pereira précise qu’il existait déjà des sessions communes de cuisine, de musique et d’artisanat dans les camps. L’OIM a pensé que c’était une bonne idée de faire évoluer les choses. Elle a commencé par établir le profil des artisans dans le cadre d’un projet avec le gouvernement suédois.

La collection actuelle est large, contenant des objets que les réfugiés ont choisis comme représentations de leur culture, ajoute-t-il. Il s’agit notamment de peintures, de broderies, de paniers et d’articles ménagers, ainsi que de maquettes d’architecture traditionnelle rohingya, d’outils agricoles et de bateaux.

Outre les victimes humaines, les guerres et les conflits ont trop souvent des conséquences sur le patrimoine culturel. Parfois, ce sont les monuments historiques qui sont directement ciblés, comme ce fût le cas à PalmyreLien externe en Syrie, pour les bouddhasLien externe de Bâmiyân en Afghanistan, ou encore les mausoléesLien externe de Tombouctou au Mali. Tout cela en dépit de la Convention de La Haye de 1954, censée protéger le patrimoine culturel en temps de guerre, et qui affirme que les dommages aux biens culturels de tout un peuple sont des «dommages au patrimoine culturel de toute l’humanité.»

Moyens de subsistance et formation

Certains réfugiés rohingyas ont réussi à apporter des choses avec eux, tandis que d’autres exercent leur art et leur artisanat dans les camps. M. Pereira précise qu’ils ne sont pas dépossédés de biens précieux dans le cadre du projet, mais sont chargés de faire des copies, ou de prendre des photographies. «Nous avons acheté chaque objet de la collection en leur demandant de le construire ou le fabriquer. Et nous avons payé leur matériel et leurs heures de travail.» Cela aide les réfugiés à maintenir leurs moyens de subsistance et leur dignité, explique-t-il. Et il espère qu’en suivant une formation dans les nouveaux ateliers, «nous pourrons les aider à transformer leurs compétences et leurs pratiques en moyens de subsistance plus durables» à l’avenir.

La collection en ligne n’est pas accessible à tous les réfugiés, car ce sont surtout les plus jeunes qui sont des natifs du numérique. De plus, les connexions internet dans les camps sont dans tous les cas précaires. Mais cela contribue à préserver leur culture pour l’avenir. C’est aussi une ressource pour la diaspora, ainsi que pour toute personne intéressée par la culture rohingya.

Six fois réfugiée

L’un des objets de la collection qu’il cite est un «loda» appartenant à Solima Khatun, âgée de 120 ans selon les registres. Ce pot à eau en laiton, utilisé pour nettoyer le corps, lui a été donné par sa mère et est l’un des seuls biens restants de sa vie au Myanmar.

Le loda de Solima Khatun, que lui a donné sa mère. IOM

Selon le site Internet de l’OIM, Solima a été six fois réfugiéeLien externe, et est l’une des plus anciennes Rohingyas vivantes. L’idée du projet culturel est aussi de faire en sorte que les personnes âgées et les artisans puissent transmettre leurs connaissances à la jeune génération, qui, plus elle reste dans les camps, risque de perdre le contact avec son patrimoine culturel.

Interrogé sur son article préféré de la collection, M. Pereira choisit une tapisserie de réfugiées rohingyas représentant leur camp au Bangladesh, qui, selon lui, marque une autre partie de leur histoire. «C’est fascinant de voir ce que les femmes ont ajouté à la tapisserie, et que la tapisserie essaie de montrer une part de leur quotidien au Bangladesh. Cette œuvre a nécessité de nombreuses heures de travail et elle est très belle. Elle aura son propre espace dédié dans le nouveau centre culturel du camp.»

Nurujahan, la menuisière, fait un choix différent. «Les différents styles de maisons en bois sont mes préférés», dit-elle. «Quand je les vois, je me souviens de ma maison en Arakan.»

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