L’unique lien avec la mère-patrie

Retour à Dürrenäsch: Gianni Escher, Hugo Wyss et Costantino Semini (de gauche à droite). swissinfo.ch

Entre 1956 et 1979, les Suisses de l’étranger pouvaient profiter d’une colonie de vacances en Argovie. Ce lieu emblématique était une sorte de cadeau offert par un couple d’industriels généreux à leurs compatriotes du monde entier.

Ce contenu a été publié le 28 décembre 2020 – 08:41 En savoir plus sur l’auteur.e | Rédaction en langue allemande

Les voici de retour sur le parvis du Home des Suisses de l’étranger, à Dürrenäsch, en Argovie, près de 63 ans plus tard: Hugo Wyss, Gianni Escher et Costantino Semini. Les cheveux des contemporains, tous âgés d’environ 80 ans, sont grisonnants, mais leur joie de vivre n’a pas pris une ride.

«C’est donc ici que cette photo a été prise!» Costantino Semini montre un cliché à ses deux amis. «Déjà à l’époque, tu ne t’intéressais qu’aux filles, hein, Gianni», plaisante Hugo Wyss. Les souvenirs remontent peu à peu à la surface. Comme ils étaient impatients et intrigués quand, en 1957, ils se sont retrouvés devant cet établissement pour leur camp. C’était l’aventure – et le début d’une longue amitié.

En 1957, nos trois témoins se retrouvaient pour la première fois à Dürrenäsch. zVg

Destination de vacances mondiale sur le Plateau suisse

Ce n’est que l’année précédente, en 1956, que le petit village du sud du canton d’Argovie était soudainement devenu une destination de vacances mondiale, du moins parmi les Suisses expatriés. Herbert Bertschy-Ringier a fondé, dans sa ville natale de Dürrenäsch, le «Swiss Abroad Home», une colonie pour la communauté des Suisses de l’étranger. Il avait lui-même rencontré à plusieurs reprises ses compatriotes au cours des nombreux voyages qu’il avait entrepris pour sa production de soie. Ils avaient tous quelque chose en commun: le mal du pays.

swissinfo.ch

Pour leur part, Gianni Escher, Costantino Semini et Hugo Wyss ont plutôt connu le sentiment inverse, à savoir le mal du pays pendant leur séjour à Dürrenäsch, pour l’Italie, où ils sont nés. À l’époque, les jeunes gens arrivaient de différentes régions italiennes. Costantino Semini de Naples, Gianni Escher de Trieste et Hugo Wyss de Côme. «Nous avions une petite pancarte accrochée autour du cou et nous sommes montés dans le train», explique Constantino Semini. Gianni Escher et Costantino Semini se connaissaient déjà; ils s’étaient rencontrés lors d’un autre camp du même type.

Android
👉 iPhone

End of insertion

Foyer pour enfants juifs réfugiés

Mise à part cette question du mal du pays, c’est avant tout par amour pour les Suisses expatriés que le couple Rita et Herbert Bertschy-Ringier avait fondé cet établissement en avril 1956. Lui était le fils d’un fabricant de soie; elle, la fille d’un éditeur. Ils étaient tous deux ouverts d’esprit, voyageaient beaucoup et avaient une fortune considérable.

Le Home pouvait accueillir 100 personnes dans neuf bâtiments différents. Leur idée existait déjà avant la Seconde Guerre mondiale, mais le couple «a laissé ce projet en suspens pendant la guerre, au profit de la Croix-Rouge», comme on peut le lire dans les chroniques de la maison. Entre 1944 et 1948, la «Villa» a servi de foyer pour les enfants juifs réfugiés. C’était le dernier de ce genre.

«Je me rappelle que je trouvais étrange de servir des pâtes avec de la compote de pommes.»

Hugo Wyss 

End of insertion

Les trois Italo-Suisses ne font plus partie de la 5e Suisse. Hugo Wyss est aujourd’hui établi à Neuchâtel, Gianni Escher à Teufen, dans le canton de Saint-Gall, et Costantino Semini dans le canton de Zoug. Tous trois ont étudié à l’Ecole polytechnique fédérale de Zurich pendant leur jeunesse. Leurs chemins se sont croisés encore et encore. Tous trois sont restés en Suisse, ont fait carrière et ont fondé une famille. Une chose, cependant, n’a pas disparu pendant toutes ces années: la profonde gratitude qu’ils éprouvent envers leur pays d’origine. «La Suisse a été très généreuse en ce qui concerne la double nationalité», estime Hugo Wyss.

À l’époque, la famille Bertschy avait touché un point sensible avec leur « Home » – comme on l’appelle dans toutes les langues. En ce temps-là, la Suisse était beaucoup plus «éloignée» qu’elle ne l’est actuellement. Les liaisons et les moyens de communication n’étaient pas aussi performants qu’aujourd’hui. Pour de nombreux Suisses de l’étranger, le Home était le seul lien qu’ils avaient avec leur pays d’origine. De plus, un séjour ici était abordable: toute personne qui aidait aux tâches domestiques pouvait encore réduire les coûts de pension déjà très bas.

un reportage de la télévision suisse de 1963.

Il ne manque pratiquement aucun pays sur la liste des lieux de résidence des Suisses qui ont visité le petit village du sud de l’Argovie. Éthiopie, Haïti, Japon, Philippines, pour n’en citer que quelques-uns. Cependant, la plupart des hôtes de Dürrenäsch venaient de France ou de colonies françaises. On y parlait donc souvent le français.

«Beaucoup de Parisiens, comme nous, passaient leurs vacances au Home», raconte Barty Mekri, 62 ans, au téléphone. Il est arrivé pour la première fois à Dürrenäsch en 1962, avec sa grand-mère et son frère, lorsqu’il avait quatre ans. Barty Mekri se souvient encore de nombreux détails: le voyage en train de Paris à Bâle, puis Aarau, le trajet en train régional jusqu’à Teufenthal, et la neige: «Même ma grand-mère n’avait jamais vu autant de neige à l’époque. Nous nous demandions où nous débarquions.»

Barty Mekri est retourné régulièrement à Dürrenäsch, à chaque fois pendant trois semaines. «Parfois en hiver, parfois à Pâques et souvent pour le 1er août», dit-il. La fête nationale est toujours le point culminant de l’année pour le Home des Suisses de l’étranger et ses invités. Chaque année, il y avait des excursions et des célébrations auxquelles tout le monde pouvait participer.

Pendant plusieurs décennies, Dürrenäsch fut une destination très prisée des jeunes Suisses de l’étranger. Keystone / Alphons Biland

En moyenne, l’établissement a enregistré près de 7000 nuitées par an. Cependant, comme les voyages devenaient de moins en moins chers dans les années 1970 et que les clients vieillissaient de plus en plus, il n’était guère possible de conserver les activités de la structure. Elle n’a d’ailleurs jamais couvert ses frais et ne recevait aucune subvention de l’État. Pendant plusieurs années, son fonctionnement reposait uniquement sur la bonne volonté et le soutien financier des propriétaires.

Les quelques projets envisagés pour maintenir l’attrait de la maison n’ont pas été concrétisés. Le fait que Dürrenäsch était éloigné des grands axes de circulation et que la liaison avec les transports publics était mauvaise explique, du moins partiellement, cette situation. La plupart des clients étaient des habitués de longue date, comme la famille de Barty Mekri.

«J’aurais aimé venir ici avec mes enfants»

Barty Mekri, 1976 à Dürrenäsch. zvg

«Les perspectives d’avenir à court et moyen terme ne sont pas très réjouissantes»: tel était le titre d’une analyse de la situation en 1978. Diverses suggestions ont été présentées pour faire perdurer le lieu, mais elles n’ont pas pu voir le jour. Le fondateur de l’établissement est décédé durant les négociations de consolidation en mars 1979, et la famille a décidé de le fermer définitivement en automne de la même année.

«Nous sommes revenus à Dürrenäsch en 1979, pour dire au revoir à tout le monde», se souvient l’ancien habitué Barty Mekri. Si le Home existait encore aujourd’hui, il aurait aimé le montrer à ses enfants. «J’ai toujours eu beaucoup de plaisir à venir à Dürrenäsch», précise-t-il avec nostalgie.

Bien que le paysage du village ait changé au cours des dernières décennies, un certain nombre de bâtiments majestueux, appartenant toujours à la famille Bertschy, témoignent de cette époque. Par exemple, de grands panneaux sont encore accrochées sur la maison avec l’inscription «Maison des Suisses de l’étranger».

De nos jours, cette plaque rappelle encore le souvenir de la colonie de vacances. swissinfo.ch

Après s’être replongés dans leur passé local, les trois anciens hôtes du Home, Hugo Wyss, Gianni Escher et Constantino Semini s’apprêtent à rentrer chez eux. 63 ans après leur première rencontre, le temps est peut-être venu de se dire au revoir pour de bon, pense Hugo Wyss. «Ce sera probablement notre dernière réunion.»

La famille Bertschy, propriétaire de la maison, n’a pas souhaité faire de commentaires, mais nous a mis en contact avec Isidor Keller, qui a également reçu à Dürrenäsch Hugo Wyss, Gianni Escher et Constantino Wyss. Avec plusieurs bénévoles, il dirige le musée du village qui consacre une partie de son espace à cet établissement. Isidor Keller a grandi et vit encore aujourd’hui juste à côté du Home. Sa mère y a travaillé pendant de nombreuses années et en sait donc beaucoup sur l’histoire du lieu. Il accueille également les groupes intéressés dans «son» musée de village.

End of insertion