Lueur d’espoir à Genève pour une Libye disloquée par la guerre

Salamé

(SWI-Frédéric Burnand)

Réunis cette semaine à Genève, sous l’égide de l’envoyé spécial de l’ONU Ghassan Salamé, dix hauts responsables militaires des parties en conflit en Libye s’approchent d’un accord de cessez-le-feu. Mais beaucoup d’écueils se dressent encore sur le chemin de la paix.

Pour la première fois, les deux parties qui s’affrontent ont entamé des négociations indirectes. Depuis avril dernier, les forces du maréchal Khalifa Haftar, homme fort de l’Est, cherche à conquérir Tripoli, défendue par les forces de Fayez al-Sarraj, chef du Gouvernement d’union nationale (GNA) reconnu par l’ONU.

Devant la presse ce jeudi à Genève, Ghassan Salamé a fait part de sa prudente satisfaction: «Des progrès ont été réalisés sur de nombreuses questions importantes et nous avons devant nous un nombre important de points de convergence. Sommes-nous satisfaits de ce que nous avons? Certainement oui.  Est-ce terminé? Certainement pas. » Parmi les questions encore en suspens, le sort des personnes déplacées, des groupes armés, et la surveillance du cessez-le-feu.

Et l’ancien ministre libanais de poursuivre: «Le sentiment d’urgence que nous avons est un atout, et les deux délégations partagent également la nécessité de transformer la trêve en un cessez-le-feu durable et permanent.»

Des armes et des combattants à foison

En dépit de la trêve instaurée le 12 janvier et malgré les promesses faites lors de la conférence internationale à Berlin le 19 janvier, de cesser les ingérences, d’encourager les négociations et de respecter l’embargo sur les armes, des combats sporadiques ont lieu quotidiennement aux portes de Tripoli et les armes continuent d’affluer.

Ghassan Salamé a d’ailleurs répété ce jeudi ce qu’il dénonçait au début de la réunion genevoise: «Nous avons la preuve que les deux parties ont bénéficié de l’arrivée de nouvelles armes, de nouveaux types d’armes et de munitions, ainsi que de l’arrivée de nouvelles recrues ou de nouveaux combattants étrangers à leurs côtés.» Cela en violation des engagements pris à Berlin.

La guerre civile a éclaté en Libye après la chute et le meurtre du dirigeant de longue date Mouammar Kadhafi en 2011, à la suite d’une révolution soutenue par une opération militaire multinationale sous l’égide de l’Organisation des Nations unies.

Depuis lors, les affrontements se sont aggravés, malgré la mise en place de la Mission d’appui des Nations unies en Libye (UNSMIL/MANULLien externe) et une série de démarche diplomatiques.

En place depuis juin 2016, le gouvernement de Premier ministre Fayez el-Sarraj est reconnu internationalement, mais ne détient que de petites zones autour de Tripoli, dans l’ouest du pays. Il a récemment reçu le soutien, notamment militaire,  de la Turquie.  

En face, le maréchal Khalifa Haftar et son Armée nationale libyenne reçoivent le soutien de l’Égypte, des Émirats arabes unis (EAU) et de la Russie, notamment.

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Professeur à l’Institut d’études politiques internationales de Lausanne, Moncef Djaziri observe depuis des décennies la Libye, livrant de nombreuses analyses sur ce pays pétrolier qui s’enfonce dans le chaos depuis la chute et l’exécution en 2011 de son leader Mouammar Kadhafi.

Il relève tout d’abord les progrès annoncés: «Dès lors que cette commission poursuit ses travaux, c’est qu’il n’y a pas d’obstacle majeur qui aurait conduit à la rupture. Mais je reste sceptique. Si les deux parties ont accepté de venir à Genève pour discuter des conditions d’un cessez-le-feu, il n’y a pas forcément de véritables convergences. Reste que face à l’ONU et aux pays impliqués dans la résolution du conflit, les parties libyennes sont un peu obligées de donner l’impression qu’elles sont de la partie et qu’elles adhèrent aux conclusions de la conférence de Berlin, même si le maréchal Khalifa Haftar n’a pas signé le communiqué final de la conférence.»

Un premier succès pour l’envoyé spécial de l’ONU

Moncef DjaziriLien externe se montre particulièrement critique à l’égard du Représentant spécial du Secrétaire général de l’ONU en Libye: «Depuis sa nomination en juin 2017, Ghassan Salamé n’a jamais pu réaliser quoi que ce soit de concret. La seule réalisation à son actif, c’est cette réunion de Genève pour autant qu’elle se traduise dans les faits.»

Et le professeur d’insister: «Il y a un paradoxe entre le soutien relativement inconditionnel de la communauté internationale à son égard et la défiance qu’il suscite en Libye où il a pu paraître arrogant en dispensant ses leçons sur ce qu’il fallait faire et comment. Ce qui a souvent été mal perçu.»

Aujourd’hui, l’approche est différente, selon Ghassan Salamé: «Ce que nous faisons ici est un dialogue inter-libyen, purement inter-libyen, sur les meilleures conditions pour que la trêve acceptée par les deux parties le 12 janvier se traduise par un cessez-le-feu durable.»

De plus,  l’ensemble des volets du plan soutenu à Berlin et orchestré par l’envoyé de l’ONU semble, cette fois aller de l’avant. Outre le volet militaire, des discussions sur les questions économiques doivent se tenir au Caire ce dimanche 9 février. Et Ghassan Salamé s’est déclaré confiant sur la tenue de négociations sur le volet politique qui doivent se tenir à Genève à partir du 26 février.

Une vision technocratique plaquée sur une réalité complexe

Mais là encore, Moncef Djaziri fait part de ses doutes: «Au lieu de partir des acteurs enracinés et influents dans la société libyenne, à commencer par les tribus, Ghassan Salamé choisit ses interlocuteurs dans ce qu’il appelle la société civile. Un concept encore largement étranger à la société libyenne. Le volet politique prévoyait au départ de lancer un nouveau dialogue avec 13 représentants de chacune des deux parties au conflit et de 14 autres personnalités choisies par Ghassam Salamé. Le problème vient probablement aussi de l’ONULien externe elle-même qui n’a pas de vision claire de l’avenir et de ce qui doit être fait en Libye.»

Et Moncef Djaziri d’enfoncer le clou: «Comme par le passé, l’ONU continue de porter une vision technocratique qu’elle tente de plaquer sur un pays en crise, hier au Cambodge ou en Haïti et maintenant en Libye, sans tenir compte des réalités sociales et historiques et du désenchantement à l’égard des Nations Unies.»

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