Lucerne, la ville qui, par sa faute, ne sera plus capitale du pays

Série Les foyers de la démocratie suisse, Épisode 8:

Sur les bords du Lac des Quatre-Cantons, Lucerne s’est rêvé capitale helvétique à trois reprises dans l’Histoire. Après un premier succès des plus éphémères, elle s’est cassé les dents par deux fois du fait des Lucernois eux-mêmes. La ville et le canton ne sont toutefois pas exempts de mérites dans le développement de la démocratie suisse.

Ce contenu a été publié le 21 septembre 2022 – 08:42


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Mais la joie est de courte durée. C’est la guerre, que les monarchies conduisent contre la France en partie sur sol helvétique. Elle a lieu à proximité de Zurich, située à 50 km au nord de Lucerne. La sécurité de la capitale helvétique est en jeu. Fin mai 1799, les autorités de la République helvétique se réfugient plus au calme – et font de Berne la nouvelle capitale.

A partir de 1803, après une courte guerre civile, c’est l’Acte de médiation qui prévaut sur le territoire de la République helvétique. Berne est redevenue une ville parmi d’autres, en concurrence pour le statut de capitale. Au sein de la Diète, six cantons (Fribourg, Berne, Soleure, Bâle, Zurich et Lucerne) ont le statut de cantons directeurs. Chaque année, l’avoyer ou le bourgmestre de l’un d’entre eux devient Landaman de la Suisse. Il est ainsi à la fois délégué du canton directeur et président de la Diète.

En 1815, le Pacte fédéral entériné par le Congrès de Vienne pour l’ère post-napoléonienne ne prévoit plus de landamman. Ni de capitale. Zurich, Berne et Lucerne conduisent tour à tour la diète.

Mais Lucerne caresse de longue date cette idée de devenir la capitale.

Échec, suite

La deuxième tentative lucernoise a lieu dans les années 1830. Un vent de renouveau souffle à cette époque. Les mouvements de réforme libérale réussissent dans onze cantons. Des démocraties cantonales représentatives voient le jour.

Mais le projet libéral le plus ambitieux – fonder un nouvel État de son propre chef – échoue. En 1832, la Diète met en effet sur la table un projet de république fédérale dotée d’organes démocratiques représentatifs. Lucerne doit en être la capitale.

La tentative capote. Le projet est sévèrement critiqué. Aux yeux des cantons catholiques conservateurs, il va beaucoup trop loin. Pour le canton de Vaud, la proposition est trop fédéraliste. Même Lucerne, Lucerne la libérale, fait la moue. Pourquoi? Par crainte de perdre d’importantes recettes douanières.

Échec, encore

Pour Lucerne, la troisième tentative de devenir capitale intervient fin 1848, date de fondation de l’État fédéral. Ce dernier repose sur une constitution et la Suisse de l’époque est une démocratie représentative.

Centres et capitales

Les capitales sont essentiellement des centres politiques. Elles sont généralement aussi des centres administratifs, militaires, économiques et culturels. Y ont leur siège les chef-fe-s d’État ou de gouvernement.

Les fédérations et confédérations d’États sont souvent exemptes de capitale. À sa place, des centres tournants, qui se différencient parfois sur le plan fonctionnel.

Jusqu’en 1798, la Suisse a suivi un modèle fédéral avec des centres tournants ou spécialisés. Depuis 1848, Berne est la ville fédérale. Elle abrite gouvernement et parlement, mais pas le Tribunal fédéral (cour suprême). Économie, armée et culture sont structurées de manière décentralisée.

Tous les cantons à l’exception d’Appenzell Rhodes-Intérieures ont chacun une capitale clairement définie.

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Mais il a fallu en passer par une guerre civile. Les cantons catholiques conservateurs se sont en effet opposés au projet, Lucerne en tête. C’est que le vent a tourné. Depuis 1841, le canton de Lucerne est doté d’un gouvernement ultraconservateur et la ville est gouvernée à l’ancienne par un fidèle du pape.

À l’échelle du pays, un mouvement de réaction, démocrate-conserveur voit le jour. Lucerne, Uri, Schwyz, Unterwald, Zoug, Fribourg et le Valais s’associent pour former un Sonderbund. Il est censé défendre la spécificité catholique de ses membres contre l’État fédéral en devenir.

La nouvelle connue, la Diète fédérale décide d’éliminer militairement ce mouvement de résistance. La bataille décisive se déroule aux portes de la ville de Lucerne. Libéraux et radicaux l’emportent. Fin de la guerre civile. Ces derniers conduisent dorénavant politiquement l’ensemble des cantons.

En signe de soutien au nouvel État, le tout jeune gouvernement du canton de Lucerne lance sa ville dans la course pour le statut de nouveau centre politique du pays. Un dessein voué à l’échec tant sont grandes les réticences des autres cantons à la suite de la guerre civile. Berne devient alors ville fédérale. Et le demeure à ce jour.

Apport à la démocratie

Pourtant, Lucerne a plusieurs fois joué un rôle décisif dans la naissance de la démocratie suisse. Une évolution permise par la démocratisation au sein même des cantons, avec le rejet de la toute-puissance aristocratique.

Les libéraux de Lucerne ont offert un outillage démocratique aux républiques impuissantes à faire évoluer seules leurs constitutions. Ils ont inventé l’initiative populaire à partir d’un mouvement de la base rurale. Un droit inscrit dans la constitution cantonale depuis 1831. Ce texte stipulait l’interdiction pendant dix ans de modifier une constitution adoptée par voie d’initiative.

En 1841, les conservateurs ont contre-attaqué en élevant un autre droit populaire au rang de droit constitutionnel: le veto. Il devait permettre au peuple – les seuls hommes à cette époque – de confirmer ou rejeter une loi par une votation. Les absents étaient toutefois comptabilisés avec les voix en faveur du texte.

Tous deux, initiative populaire et veto, ne reposaient pas sur un vote dans le secret de l’isoloir et des urnes, mais à main levée lors d’assemblées de commune. Ce qui, vu d’aujourd’hui, entame quelque peu leur dimension démocratique du fait du contrôle social que ce système autorise.

Un théoricien de l’État

Ces deux instruments ont eu un promoteur de poids: le médecin Ignaz Troxler, qui a lui-même initié le mouvement de réforme libérale à Lucerne. Il est devenu plus tard professeur de droit public, tout en restant attaché au projet conservateur du veto. Troxler peut être considéré comme le penseur d’une forme de démocratie chrétienne. Ce qui en a fait l’interlocuteur de plusieurs des camps idéologiques de l’époque.

Mais c’est en 1848 qu’Ignaz Troxler est entré dans l’Histoire avec sa suggestion d’adopter le modèle américain du parlement bicaméral. Et ce, tout en plaidant pour l’équilibre entre principe de démocratie et principe de fédéralisme.

Cet équilibre est aujourd’hui encore considéré comme une véritable clé de voûte ayant permis la fondation de l’État de 1848 et l’instauration de la démocratie.

De nos jours, la ville de Lucerne est le principal centre touristique du pays. En revanche, son rêve de capitale de l’État fédéral démocratique est tombé à l’eau.

(Traduit de l’allemand par Pierre-François Besson)

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