L’improbable coopération entre l’OIT et le Qatar

Des centaines de milliers de travailleurs migrants ont été embauchés sur les chantiers de la Coupe du monde de football 2022 au Qatar. Keystone

En 2017, le Qatar a versé 25 millions de dollars à l’Organisation internationale du travail (OIT) pour apporter un soutien aux personnes migrantes dans le pays. La pratique – légale – remet en cause l’indépendance de l’organisation alors que les conditions de travail dans l’émirat sont critiquées par les ONG.

Ce contenu a été publié le 14 novembre 2022 – 10:00


le site d’information BlastLien externe que la date de novembre 2017 coïncide précisément avec la signature d’un contrat prévoyant que le Qatar verse 25 millions de dollars à l’OIT.  

En fait, l’accord signé entre l’OIT et le Qatar n’est ni illégal, ni secret, encore moins unique. Pour Corinne Vargha, directrice du Département des normes internationales du travail, «l’un des mécanismes de financement disponible à l’OIT est connu sous le nom de ‘Fonds fiduciaire direct/domestique’ (FFD). Il s’agit de la coopération avec les États membres qui mettent à disposition de l’OIT des ressources financières pour apporter une assistance technique dans leur propre pays, en complément de l’appui régulier que l’OIT peut apporter grâce à son propre budget».

les conditions des travailleurs sur placeLien externe ont été dénoncées par de nombreux médias et ONG. Le journaliste d’investigation Denis Robert, fondateur de Blast, ne manque pas de s’étonner du silence des syndicats à l’intérieur de l’organisation internationale.

En effet, contrairement aux autres organisations internationales, l’OIT, créée en 1919, compte dans son conseil d’administration 28 membres représentant les gouvernements, mais aussi 14 membres employeurs et 14 membres travailleurs.

«Ces derniers [les syndicats] auraient dû se mobiliser pour dénoncer les conditions de travail scandaleuses des ouvriers immigrés au Qatar. Or, il n’y a pas eu la moindre réaction de syndicalistes [notamment] français», déplore-t-il.

Critiques

Le 12 novembre 2018, Antonio Amaniera, animateur de Worldnewmedias.com, un site consacré au Qatar, interrogeait: «L’OIT peut-elle encore se prévaloir de défendre la justice sociale au niveau international depuis qu’elle collabore avec le Qatar?»

Ces critiques ne sont pas nouvelles. Depuis sa création, l’OIT est pointée du doigt pour sa bureaucratie et son incapacité à agir sur le terrain. En septembre 2018, Unia, le plus grand syndicat suisse, s’indignait déjà qu’une entreprise employant plus de 50% de travailleurs temporaires s’activent sur un chantier du… BIT. Unia exigeait que le BIT intègre dans ses appels d’offres la limitation du travail temporaire à 10%. 

Comme le souligne Sandrine Kott, professeure d’histoire contemporaine de l’Europe à l’Université de Genève: «Si un État fait quelque chose qui est en contradiction avec une convention qu’il a ratifiée, comme la convention sur le travail forcé, la commission de suivi des ratifications va faire un rapport à cet État, mais ses capacités d’action sont nulles».

Le Qatar a introduit récemment un salaire minimum pour les travailleurs étrangers. Keystone

Qu’en sera-t-il après le Mondial?

Pour autant, depuis les interventions de l’OIT, le Qatar a implémenté une loi sur le salaire minimum en 2020. Il s’agit du premier pays du Golfe à l’avoir fait. «Le taux de 1000 QR [Riyal qatarien] est supérieur d’un tiers au salaire minimum précédent et ce taux n’inclut pas les indemnités de nourriture et de logement. Plus de 280’000 travailleurs (13% de la main-d’œuvre) ont bénéficié de l’introduction du salaire minimum et de son application effective», affirme Max Tuñon, chef du bureau de Projet de l’OIT à Doha.

Un travailleur migrant perçoit désormais l’équivalent de 280 CHF par mois. En ajoutant la nourriture et le logement, le montant atteint 504 CHF. Le responsable de l’OIT au Qatar a indiqué au TempsLien externe que si autant d’étrangers veulent toujours venir travailler dans l’émirat, c’est parce qu’il offre des salaires et une stabilité plus élevés que dans leurs pays.

La question se pose désormais quant au respect de ces lois après 2023. En août dernier déjà, des travailleurs étrangers, qui avaient osé manifester pour réclamer leurs salaires, impayés depuis sept mois, ont été expulsés du Qatar sine die, selon le site d’information France InfoLien externe.

Texte édité par Virginie Mangin

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