L’espace, champ ultime de l’investissement durable

Avec SpaceShipTwo, Virgin Galactic promet d’envoyer très bientôt six touristes faire un «saut de puce» à 110 kilomètres d’altitude – sans se placer en orbite. L’engin a connu un crash en 2014, qui a tué un des pilotes et grièvement blessé l’autre – histoire de se rappeler que monter dans l’espace, ce n’est jamais de la routine. © Virgin Galactic 2020

L’espace n’est plus la chasse gardée des États. Les privés y sont partout. Une nouvelle frontière pour les investisseurs, à l’image de ce que fut internet à ses débuts, soutient l’ancien banquier Raphael Röttgen, dans un livre qui vient de paraître. À condition d’avoir de bonnes connexions et une dose suffisante de cash et de passion.

Ce contenu a été publié le 01 décembre 2020 – 14:50 En savoir plus sur l’auteur.e | Rédaction en langue française

46 milliards de dollars: c’est la valeur estimée de SpaceX, la compagnie d’Elon Musk, qui amène désormais des astronautes à la Station spatiale Internationale (ISS). L’entreprise a déjà levé près de cinq milliards et demi via des fonds d’investissement. Plus discrète, Blue Origin, l’autre grande compagnie spatiale privée, reçoit chaque année un milliard de dollars de son fondateur Jeff Bezos. Il peut se le permettre: le patron d’Amazon passe pour l’homme le plus riche du monde.

De son côté, Virgin Galactic, fondée par un autre milliardaire, Richard Branson, et qui promet d’envoyer prochainement des touristes en vol suborbital, a reçu des financements importants de fonds souverains basés aux Émirats Arabes Unis.

Ces trois acteurs majeurs sont loin d’être les seuls. Depuis dix ans, les entreprises spatiales poussent comme champignons après la pluie. En 2009, les levées de fonds pour ce type de compagnies totalisaient à peine un milliard de dollars. En 2019, c’était déjà six milliards. Plus de la moitié de ces fonds est allé à trois types d’activité: les communications par satellite, l’observation de la Terre et la construction de fusées.

De la finance à l’espace

Ces chiffres, c’est Raphael Röttgen qui les donne dans son livre Hoch Hinaus. Fort de deux décennies d’expériences dans la finance, cet Allemand établi sur la côte dorée zurichoise voit dans l’espace un futur champ d’action pour les investisseurs.

Pour autant, il n’a pas voulu écrire un manuel à leur intention, «qui se retrouvera dans les rayons spécialisés des librairies», précise-t-il. «Les gens qui veulent investir y trouveront leur compte, mais ceux qui veulent travailler dans le spatial, et tous ceux qui veulent simplement regarder, comprendre et s’émerveiller devraient y trouver leur compte aussi».

Sur 236 pages, l’ouvrage offre un vaste panorama de l’exploration spatiale, des premières fusées aux perspectives lointaines de colonisation de la Lune ou de Mars.

On le devine vite aux références qui émaillent son livre: Raphael Röttgen est un grand amateur de science-fiction – «comme pratiquement tous les gens que je connais dans le secteur spatial», précise-t-il. E2MC

En 2017, Raphael Röttgen quitte le monde bancaire (il a travaillé notamment pour JP Morgan et Deutsche Bank) et passe un diplôme en études spatiales à l’International Space University de Strasbourg. Au début de cette année, il fonde E2MC, entreprise de conseil pour l’investissement dans le secteur spatial. Elle travaille à créer des ponts afin de le rendre plus accessible aux investisseurs.

Car pour l’instant, la grande majorité de ces entreprises sont des start-ups et aucune (mis à part Virgin Galactic) n’est cotée en bourse. «Si vous voulez investir, il faut donc répondre à des appels de fonds, ou connaître personnellement un des dirigeants de la compagnie. Et les montants doivent être conséquents, pas moins de quelques dizaines de milliers de francs». Autant dire que l’espace n’est pas (encore) un terrain pour les boursicoteurs du dimanche.

Le boom des fusées

En attendant, il est déjà très présent dans nos vies. Depuis longtemps et bien plus que la plupart des gens n’en ont conscience. Que l’on pense simplement aux télécommunications, au GPS (et autres systèmes de positionnement) ou à la surveillance de notre planète (pour la météo, l’agriculture, les pollutions et tant d’autres domaines).

Un secteur en plein boom est celui des fusées. Il est loin le temps où les agences spatiales nationales se fournissaient en exclusivité auprès des géants du complexe militaro-industriel. Arianespace, puis SpaceX et Blue Origin ont cassé ces monopoles. L’année dernière, Israël a failli devenir la quatrième nation à se poser en douceur sur la Lune. Et même si sa sonde Beresheet s’est crashée au sol, elle n’en reste pas moins le premier engin financé essentiellement par des fonds privés à atteindre un autre monde.

L’enjeu est clair: il s’agit de faire baisser le prix du kilo de charge utile arraché à l’attraction terrestre, qui est actuellement de plusieurs dizaines de milliers de dollars. Des innovations comme la Falcon 9 de SpaceX, la première fusée réutilisable, devraient y contribuer largement.

«Bienvenu à bord». Ce mardi 17 novembre 2020, et pour la deuxième fois, des astronautes (en rouge) ont rejoint la Station Spatiale Internationale avec le Crew Dragon de SpaceX, premier vaisseau spatial habité privé. Keystone / Nasa Handout

L’amour du risque

Mais avant d’arriver à cette prouesse, l’entreprise d’Elon Musk a elle aussi connu son lot d’accidents. Lancer une fusée n’est jamais une opération de routine. Et par analogie, investir dans le spatial comporte aussi ses risques. En Suisse, on n’a pas oublié la déconfiture de Swiss Space Systems, la start-up vaudoise qui prétendait casser le prix de la mise en orbite de petits satellites et dont tout le business plan était basé sur un optimisme excessif – pour ne pas dire sur un gros coup de bluff.

Raphael Röttgen en est bien conscient. «Investir dans les frontières de la technologie, c’est toujours un risque. Mais il peut s’avérer payant à terme. Pensez simplement aux premières compagnies qui se sont lancées dans l’internet». Et le risque de bulle? Bien sûr, il existe, comme dans tout ce qui est nouveau. Mais l’espace est aussi un secteur paradoxalement plus traditionnel, il s’agit de construire des machines. Et les garanties des États sont solides. «Il est intéressant de relever qu’Elon Musk et Jeff Bezos ont tous deux commencé par faire fortune sur internet avant de se lancer dans des activités industrielles».

Et puis, à moins de miser sur l’exploitation de l’eau sur la Lune pour les futures colonies ou pour les missions vers Mars, le retour sur investissement n’est pas forcément lointain. «Si vous choisissez par exemple une entreprise qui traite des données envoyées par les satellites, le profit peut être rapide».

Durable

L’enthousiasme, en tout cas, est bien là. Voyageur aux long cours (sa compagnie a des bureaux à Zoug, en Floride et au Brésil), Raphael Röttgen dit le rencontrer partout. «L’espace fait rêver, les perspectives sont très excitantes, le potentiel est énorme, c’est la nouvelle frontière».

On sent également de l’idéalisme chez cet ancien pro de la finance: «ceux qui sont déjà allés là-haut parlent souvent de cet ‘overview effect’. Vue du ciel, la Terre est sans frontières, c’est une leçon pour nos politiciens, qui devraient aller faire un tour en orbite – peut-être qu’on y viendra avec le tourisme spatial. Mais sérieusement, je vois dans l’espace un facteur d’unité pour l’humanité».

Vision plutôt optimiste, Raphael Röttgen le revendique, même s’il n’exclut pas des développements plus sombres. Par exemple une course aux armements dans l’espace, le jour où il s’agira de protéger des routes commerciales vers la Lune ou les astéroïdes, dont les ressources minières font déjà saliver certains. Mais la perspective est encore très lointaine.

D’ici là, l’espace serait-il le domaine ultime de l’investissement durable? Raphael Röttgen croit sincèrement en son impact positif. «Si vous prenez des domaines comme l’observation de la Terre, qui sert à comprendre le changement climatique ou à optimiser les planifications agricoles, ou la production de nouveaux médicaments en microgravité, je dirais que l’on va tout à fait dans le sens des objectifs de développement durable des Nations Unies».

Une start-up suisse pour faire le ménage en orbite

«L’espace attend la nouvelle Greta Thunberg», écrit Raphael Röttgen dans le chapitre consacré à la véritable poubelle qu’est devenue l’orbite de la Terre, remplie de milliers d’objets de tailles diverses, dont chacun peut avoir l’effet d’une bombe, lancés qu’ils sont à 20 fois la vitesse d’une balle de fusil.

Les astronautes le savent, les exploitants de satellites aussi. Il n’est donc pas rare que l’on doive effectuer une petite correction de trajectoire pour éviter une collision. C’est ce qu’a du faire début novembre le télescope spatial suisse CHEOPS.

Une start-up suisse veut s’attaquer à ce problème: Clearspace, issue de l’École polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL), a réussi à convaincre l’Agence spatiale européenne de l’importance de son projet et va recevoir 86 millions d’euros pour le développer. Prévu pour 2025, le premier «concierge de l’espace» sera un satellite capable d’attraper les épaves volantes et de les faire basculer sur leur orbite pour qu’elles brûlent en rentrant dans l’atmosphère.

En cas de succès, Clearspace viendra s’ajouter aux fleurons de l’industrie spatiale suisse, qui compte déjà plus d’une centaine d’entreprises, de toutes tailles.

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