Les « enfants du placard » exigent des réparations

Les enfants des saisonniers n’étaient pas les bienvenus en Suisse. Keystone / Str

Pendant longtemps, des milliers d’enfants de saisonnières et saisonniers n’ont pas été autorisés à vivre en Suisse avec leurs parents ou l’ont fait dans l’illégalité. Une histoire qui a marqué de nombreuses familles. Désormais, une association demande aux autorités fédérales de faire amende honorable.

Ce contenu a été publié le 20 novembre 2021 – 11:00


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L’économie suisse a largement profité de ce statut qui a en particulier permis d’absorber les effets du choc pétrolier des années 1970. La Suisse a en quelque sorte exporté la crise au moyen d’une réduction drastique des contrats de travail saisonniers, ainsi que le montre le graphique ci-dessous.

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Enfants clandestins

En quoi consistait concrètement ce permis de travail? Un ou une travailleuse saisonnière pouvait séjourner en Suisse au maximum neuf mois par an. Il ou elle avait droit à des prestations d’assurances sociales réduites et ne pouvait pas changer d’emploi durant une même saison. En outre, et c’est l’aspect qui nous intéresse essentiellement ici, le regroupement familial était banni. Autrement dit, lorsque vous veniez «faire la saison» en Suisse, dans la construction ou l’hôtellerie notamment, vous ne pouviez emmener votre famille. Si les deux conjoints disposaient d’un permis de saisonnier, ils devaient venir seuls et laisser les enfants à la maison.

Malgré quelques améliorations (en 1964 par exemple, l’Italie a obtenu qu’après cinq saisons consécutives, les permis saisonniers soient convertis en autorisation annuelle donnant droit au regroupement familial), cette situation a perduré jusqu’en 2002, moment de l’abolition de ce statut avec l’introduction de la libre circulation des personnes entre la Suisse et l’Union européenne.

Si l’économie suisse a tiré parti de cette réglementation, cette dernière a surtout laissé des traces indélébiles au sein de nombreuses familles.

Beaucoup de parents ont été contraints de se séparer de leurs enfants durant de longs mois. De nombreux autres ont dû les faire venir illégalement en Suisse. Des enfants obligés de restés cachés, de peur d’être découverts et éventuellement expulsés par les autorités.

Un train qui part, un enfant qui reste

Aujourd’hui âgé de 61 ans, Egidio Stigliano est neuro-pédagogue dans une clinique de Saint-Gall. Cette histoire, il l’a vécue au plus profond de son être.

Retour en 1963. Les parents d’Egidio quittent leur Basilicate natale. Il a trois ans. Le jour du départ, il est emmené en rase campagne voir passer le train. Il est avec sa grand-mère qui s’occupera de lui désormais. À l’époque, il ne sait pas que le convoi transporte ses parents vers la Suisse. Aujourd’hui, l’émotion serre sa voix lorsqu’il évoque la souffrance de ses deux jeunes parents se séparant de leur enfant sans connaître le moment de leurs retrouvailles.

Plus tard, alors qu’il a sept ans, sa grand-mère meurt d’une attaque. Ses parents décident de contourner la loi et l’emmènent en Suisse. Une fois sur place à Altstätten, dans le canton de Saint-Gall, les règles ne peuvent être plus claires. «Ils m’ont dit: ‘mon garçon, tu dois rester à la maison toute la journée et si tu veux sortir, tu dois sortir par derrière et jouer caché dans la forêt.’»

«La forêt est un peu devenue ma maison. J’y passais des journées entières seul. Dès que j’entendais une sirène, je courrais me cacher dans un abri, jugeant que personne ne m’y trouverait. J’ai toujours pensé que quelqu’un allait venir m’enlever à ma mère», se souvient Egidio.

«Mon souvenir le plus marquant? La peur»

Comme lui, dans les années 1970-1980 surtout, des milliers d’«enfants du placard» ont vécu en faisant profil bas. Ils se sont in fine mués en fantômes. Aucun chiffre officiel n’existe à leur propos. Mais diverses estimations font état de quelque 15’000 enfants durant les seules années 1970.

«Mon souvenir le plus marquant? La peur», confie Egidio avec la distance des ans.

Jusqu’à ce jour où, apercevant un groupe d’élèves dans les bois, il décide d’arrêter de se cacher. «Le désir d’être avec d’autres enfants était plus fort que moi», dit-il. Sans compter qu’ils «jouaient toujours au soleil alors que je devais rester à l’ombre…»

Une femme s’approche, l’aborde en italien – «peut-être parce que je n’étais pas tout à fait blond». Elle lui demande son nom et ce qu’il fait là. «C’était une enseignante. Elle est retournée au village et a signalé le cas, dans le but de me scolariser», assure Egidio.

Quelques heures plus tard, la police frappe à la porte de la famille Stigliano. Elle annonce que l’enfant doit retourner en Italie. Mais l’employeur de son père intervient. Se portant garant, il convainc les forces de l’ordre de permettre au jeune Egidio de rester avec ses parents et de commencer l’école. «Le capitalisme s’est imposé», note aujourd’hui ce dernier avec une pointe de sarcasme.

Secouer les consciences

Mais les blessures demeurent et se réveillent au gré de rencontres, même occasionnelles, avec d’autres personnes partageant un passé comparable. D’où l’idée de l’association Tesoro.

«Nous ne cherchons pas vengeance. Ce que nous voulons, c’est susciter un instant de réflexion chez toutes et tous – y compris sous l’angle de l’actualité vu la façon dont les immigrantes et immigrants sont traités dans moult pays – et particulièrement de la part des politiciennes et politiciens suisses, afin qu’une telle chose ne puisse plus jamais se reproduire», relève le vice-président de l’association.

En plus d’excuses des autorités fédérales, l’association demande une indemnisation pour les victimes. Une compensation «symbolique», précise Egidio Stigliano. «Personnellement, je n’utiliserais même pas ce mot. Il pourrait ne s’agir que d’un franc. C’est un aspect du reste très secondaire pour nous.»

L’objectif est au fond de sensibiliser le public, comme cela a été le cas avec les «Verdingkinder» (les enfants placés). Ce qui doit permettre que le traumatisme subi soit reconnu, d’autant que tous les enfants concernés ne sont pas parvenus à le surmonter totalement, explique Egidio Stigliano.

Autre but, fondamental, de l’association: susciter la recherche historique sur ces années qui, hormis quelques études, celle que signe par exemple Marina Frigerio en 2012 («Bambini proibiti; storie di i famiglie italiane in Svizzera tra clandestinità e separazion»), boude quelque peu le sujet.

Interpellation en vue

Cela dit, le dossier est sur la table. Il est empoigné notamment par la conseillère nationale socialiste Samira Marti. «Il est devenu nécessaire de repenser, au niveau de l’opinion publique, de la politique et de l’histoire, tout ce qui concerne la criminalisation des enfants de saisonnières et saisonniers et de reconnaître ces violations des droits humains tout en présentant des excuses», souligne la députée.

Durant la session parlementaire de décembre, Samira Marti soumettra une interpellation afin d’obtenir une prise de position de la part du gouvernement. «Nous examinerons ensuite les mesures à prendre en collaboration avec l’association Tesoro.»

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