«Les données confèrent du pouvoir à la population»

Thomas Gass lors du Forum mondial de l’ONU à Berne le 6 octobre 2021. UNWDF

Au Forum mondial des Nations Unies sur les données à Berne, on a parlé de la manière dont celles-ci peuvent aider à atteindre les Objectifs de développement durable fixés par l’Organisation. L’ambassadeur suisse Thomas Gass explique pourquoi les données sont également essentielles pour la coopération suisse au développement.

Ce contenu a été publié le 14 octobre 2021 – 17:08


Plus d’articles de cet auteur / cette autrice
| Multimedia

Depuis l’éclatement de la pandémie, les données publiques sont plus demandées que jamais. Des personnes qui en d’autres circonstances préfèrent éviter les statistiques s’occupent soudain de choses comme le taux de reproduction, le taux de vaccination ou la surmortalité.

Sur la base de ces données, les gouvernements prennent des mesures – ou se font critiquer parce qu’ils ne tiennent pas compte des faits. Ce qui montre à quel point il est important d’avoir des données accessibles au public. «Ce n’est que quand les choses sont mesurables que l’on peut responsabiliser les gens», a dit Georges-Simon Ulrich, directeur de l’Office fédéral de la statistique lors de la conférence de presse du Forum mondial sur les données à Berne.

Pouvoir mesurer les progrès et tester les objectifs grâce au meilleur écosystème de données possible dans le plus de pays possible: c’est un des objectifs que visent les 700 participantes et participants au Forum, venus de 110 pays. Dans les années à venir, il s’agira de progresser vers les 17 Objectifs globauxLien externe des Nations unies pour le développement durable, qui forment la clé de voûte de l’Agenda 2030.

Alors que la Suisse s’efforce d’atteindre les Objectifs de développement durable pour elle-même, elle s’y engage également à l’étranger. SWI swissinfo.ch a rencontré Thomas Gass, vice-directeur de l’Agence publique suisse de coopération au développement (DDC) pour s’entretenir des données et de l’Agenda 2030.

swissinfo.ch: Que signifie l’Agenda 2030 pour la coopération suisse au développement?

Thomas Gass: Avec les Objectifs de l’Agenda 2030, on a réalisé que le développement n’est pas quelque chose que l’on donne à quelqu’un. Le développement est quelque chose auquel la population doit participer.

Avec l’Agenda 2030, je vois trois changements de paradigme. Premièrement, les sujets ne seront plus considérés de manière isolée, mais ils seront liés. Par exemple, on ne peut pas faire de la promotion de l’économie sans égalité des femmes. On ne peut pas non plus encourager l’éducation sans penser à la sécurité. Parce que si un pays n’est pas sûr, les enfants vont moins à l’école. De nombreuses choses sont liées, et nous devons en tenir compte dans la coopération au développement.

Le deuxième point, c’est que l’on a longtemps considéré que celui qui reçoit doit rendre des comptes à celui qui donne. L’Agenda 2030 inverse cette situation. Les États doivent répondre devant leur population. C’est quelque chose de révolutionnaire dans la coopération au développement.

Troisièmement, il y a la promesse de ne laisser personne en arrière: «leave no one behind». Avant, on se souciait d’abord d’efficacité: comment vais-je dépenser le budget de la coopération afin d’en avoir le maximum pour mon argent? Quand on fait cela, on laisse toujours le même groupe de personnes de côté. L’Agenda 2030 se fonde sur les droits humains universels et affirme que si un groupe économique ou social important est oublié, il n’y a pas de développement collectif durable.

Si vous repensez au Forum des Nations unies qui vient de se tenir, quel en est pour vous l’enseignement principal?

Que l’on a fait de la responsabilité envers la population le point central. Il est important de donner plus de pouvoir aux populations grâce aux données. En Suisse, nous sommes gâtés: si un chantier démarre sous nos fenêtres, nous savons où aller pour savoir immédiatement à qui a été délivré le permis de construire et qui va réaliser le projet. Nous pouvons même consulter les plans. Mais ça ne se passe pas comme ça partout dans le monde.

Avoir les données, cela confère du pouvoir à la population. Non seulement elle peut demander des comptes au gouvernement ou aux autorités locales, mais ainsi, elle a également la possibilité de participer, de faire quelque chose par elle-même. C’est l’essence de la coopération au développement.

Dans la coopération au développement, on doit toujours renforcer ceux qui fournissent les services et ceux qui en bénéficient. On ne peut pas se concentrer sur un seul côté. Si l’on ne soutient que les prestataires de services, la population n’y gagne rien. Et si on ne renforce que la population, il y aura de la frustration et des plaintes, mais pas forcément un meilleur service. La clé d’une relation équilibrée, ce sont les données et la transparence.

Vous dites que les données ont un effet démocratisant…

Exactement! Pour moi, cela a été le thème le plus important de ce Forum. Mais ce n’est pas aussi simple: les données, c’est du pouvoir. Elles peuvent aussi être utilisées pour manipuler. Utiliser les données pour renforcer la relation entre prestataires de service et population, ça ne va pas de soi.

On doit préparer les données pour qu’elles soient compréhensibles, on doit les expliquer et les transmettre aux bonnes personnes. La population a besoin de compétences en matière de données. De plus, les données doivent être de bonne qualité et ne doivent pas porter atteinte à la sphère privée. Cela est particulièrement complexe, par exemple dans le cas des réfugiés. Au Forum mondial sur les données, un groupe a débattu des enfants des déplacées internes, sur le thème «doublement invisibles». Les personnes forcées à l’exil à l’intérieur de leur propre pays ne sont de toute façon pas visibles, on ne les remarque que quand elles passent la frontière. Et on ne sait rien de leurs enfants. Nous n’avons donc aucune idée du nombre d’enfants qui sont concernés. Comment peut-on construire des écoles pour des enfants dont on ne sait même pas qu’ils existent?

Avec la crise du coronavirus, on a bien vu comment chaque mois, chaque année sans aller à l’école réduit le potentiel de développement d’un enfant. C’est pour cela que ce mot d’ordre est si important: «ne laissons personne en arrière».

En tant qu’organisme de coopération au développement, nous devons nous poser ces questions: savons-nous seulement qui sont les personnes les plus vulnérables dans une population? Savons-nous pourquoi elles sont vulnérables? Quels sont les risques sociaux, économiques et politiques auxquels ces personnes doivent faire face?

Pendant la pandémie, on a vu soudain d’immenses files d’attente devant les points de distribution de nourriture en Suisse. C’est quelque chose que nous ne pouvions simplement pas imaginer dans notre pays si riche. «Leave no one behind» ne peut devenir une réalité que si on dispose de données pour rendre ces groupes visibles.

Comment la DDC gère-t-elle le fait que de nombreux pays moins privilégiés ne peuvent collecter que des données lacunaires ou de mauvaise qualité?

C’est un gros problème. Nous sommes à mi-chemin de l’horizon 2030, et de nombreux pays n’ont pas les données sur les objectifs, ni sur les indicateurs.

Il y a beaucoup de lacunes dans les données. On peut les combler partiellement par des approximations, avec l’aide de la société civile, ou par des géodonnées comme des images satellite, par exemple s’il s’agit de mesurer la déforestation. Mais globalement, si nous voulons savoir comment nous progressons avec l’Agenda 2030, nous devons de toute urgence élaborer de meilleures données.

Articles mentionnés