Les catalogues de bibliothèques sont politiques

Ce slogan pour dire que les catalogues ne sont jamais neutres. Benjamin von Wyl

Depuis 15 ans, l’Artothèque du Sitterwerk explore la structure de la bibliothèque du futur. Sa nouvelle exposition fait la lumière sur le passé colonial.

Ce contenu a été publié le 08 octobre 2021 – 11:08


artothèqueLien externe du Sitterwerk de Saint-Gall (un complexe artistique installé dans les bâtiments d’une ancienne teinturerie) met en lumière la construction de ses catégories. Les catalogues des bibliothèques sont souvent fragiles et peu intuitifs. La recherche dans le SitterwerkLien externe est différente: dans le catalogue, vous pouvez cliquer sur les étagères ; les dos des livres apparaissent alors en images. Ceux qui ont terminé leur travail sur place le soir peuvent poser les livres où ils le souhaitent. Deux robots sur rails scannent la nouvelle commande chaque nuit. L’ordre de la bibliothèque est dynamique, la plupart des livres de la bibliothèque n’ont pas de place fixe, grâce aux robots scanners vous pouvez les trouver sur l’étagère en ligne. La bibliothèque, qui rend la recherche si ludique, se penche désormais sur la question de savoir où se trouvent les lacunes, les non-dits, dans les catalogues des bibliothèques.

La bibliothèque conscientisatrice du Sitterwerk. Benjamin von Wyl

«Dans le monde germanophone, le débat a pris des décennies de retard», déclare Lucie Kolb. Avec Barbara Biedermann et Eva Weinmayr, Lucie Kolb est la curatrice de l’exposition actuelle du Sitterwerk: Reading the Library retrace «les approches féministes et décoloniales de l’ordre du savoir». Aux États-Unis, dit-elle, le débat va plus loin  Par exemple, lors de la présentation de la bibliothèque aux étudiants, il y a toujours des discussions sur la raison pour laquelle on peut rechercher spécifiquement les «femmes artistes noires» dans le catalogue, mais pas les «femmes artistes blanches». Lucie Kolb précise: «Dans de nombreuses bibliothèques occidentales, les gens croient encore qu’il existe un ensemble de catégories qui peuvent être appliquées partout.»

«Cataloguer est un procédé de fabrication du monde», dit Emily Drabinski dans une vidéo à l’entrée de l’exposition. La bibliothécaire et activiste bien connue aux États-Unis estime que celui qui définit les mots-clés dans le catalogue d’une bibliothèque a le pouvoir. À titre d’exemple, Emily Drabinski cite les identités de genre que les catalogues effacent tout simplement si elles ne sont pas associées à un mot-clé, ou des termes du catalogue des bibliothèques américaines tels que Illegal Alien qui discrimine linguistiquement les personnes sans permis de séjour.

Depuis 15 ans, l’artothèque du Sitterwerk questionne l’idée et la pratique des bibliothèques. Une approche qu’elle matérialiseLien externe par exemple dans un dispositif qui numérise immédiatement les volumes posés sur une table interactive. Vous pouvez sélectionner des passages d’un livre, y ajouter des commentaires, sauvegarder et imprimer votre recherche sous forme de livret, de bibliozine.

Le dispositif de l’établi (Werkbank) permet de numériser et imprimer les recherches effectuées par les visiteurs. Benjamin von Wyl

Le Sitterwerk a abordé le féminisme et la décolonisation de diverses manières. Des sections comme Afrique ou des titres problématiques d’ouvrages posent nombreuses questions, selon Lucie Kolb. Comment ces livres sont-ils entrés dans la Sitterwerk? Pourquoi sont-ils là ? Pourquoi ceux-là et pas d’autres?

Comme on peut s’y attendre d’un lieu synonyme d’ordre dynamique, l’exposition du Sitterwerk s’enrichit constamment de nouvelles entrées, consultables en ligne. Une approche développée par le Teaching the Radical Catalogue. A SyllabusLien externe d’Emily Drabinski qui a nourri des projets militants en Suisse, aux États-Unis, en Belgique, en Autriche et aux Pays-Bas. Lucie Kolb espère que ces impulsions «laisseront des traces» dans l’artothèque du Sitterwerk et que cela permettra une meilleure mise en réseau des initiatives traitant de ces questions.

Parce que si le monde des bibliothèques ne bouge pas, un géant de Californie continue. «Pourquoi ne pas tout laisser à Google? Parce que Google est un fournisseur commercial et ses algorithmes ne sont pas publics, rappelle Lucie Kolb. Ce moteur de recherche est donc une boîte noire. Réfléchir à des alternatives devient encore plus important avec la masse croissante des médias.»

Il s’agit aussi de faire prendre conscience que les catalogues des bibliothèques ne représentent pas une vérité universelle, selon Lucie Kolb. Les catégories changent. Et le projet de la Sitterwerk veut activement façonner ces transformations.

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