Les bonnes affaires des grands laboratoires sur les tests Covid-19

Des personnes font un test dans un centre de dépistage Covid-19 le vendredi 2 avril 2021 au Mont-sur-Lausanne. Keystone / Jean-christophe Bott

Depuis le début de la pandémie, les diagnostics ont rapporté plusieurs centaines de millions de francs de chiffre d’affaires aux laboratoires et hôpitaux. En cause, un modèle de prix offrant des marges confortables pour certains labos. Une révision de prix décidée en mars ne réglera que partiellement le problème.

Ce contenu a été publié le 06 avril 2021 – 12:59

Tybalt Félix, Delphine Gianora, RTS

La manne dépensée par la population et encaissée par les laboratoires est colossale. Pour les prélèvements, analyses et frais récurrents, elle s’élève au moins à 493 millions de francs entre juin 2020 et mars 2021, selon les calculs de la RTS.

Ces frais sont pris en charge par les contribuables via la Confédération ou les personnes testées, en fonction des conditions de remboursement. A ce montant s’ajoutent diverses prestations conditionnelles, notamment les consultations médicales et d’autres frais variables.

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Aujourd’hui, les tests rapides offrent une alternative un peu moins coûteuse mais les tests PCR restent nécessaires dans certaines situations et sont toujours les plus courants. C’est aussi l’examen que les Suissesses et Suisses doivent payer pour voyager à l’étranger, le plus souvent de leur poche.

Leur prix demeure donc un enjeu économique important, en particulier celui de l’analyse des échantillons, qui constitue le plus gros morceau de ce montant. Elle était facturée 95 francs par test PCR puis 82 francs jusqu’à mars 2021.

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Une tarification pas adaptée aux dernières technologies

En juin 2020, la Confédération a annoncé le prix qu’elle rembourserait pour permettre un vaste dépistage du coronavirus. La RTS a obtenu, via la loi sur la Transparence, les documents qui montrent en détail de quelle manière ce tarif a été fixé.

La commission fédérale des analyses, moyens et appareils, chargée de proposer les montants acceptables pour cette prestation, s’est basée sur le tarif d’un examen en vigueur depuis 2009 révisé en 2019, celui des gonorrhées et chlamydia.

En plus de dix ans, celui-ci n’a pas évolué malgré les évolutions technologiques. Aujourd’hui, celles-ci permettent d’effectuer des analyses massives en réduisant la main d’œuvre. Une baisse de prix a été décidée en septembre sur les tests Covid-19, mais pour tenir compte uniquement des économies d’échelle sur le loyer et l’électricité.

Ces deux documents ont été transmis à la RTS par l’OFSP suite à une demande en transparence. Le premier détaille les postes de coût par analyse. Le deuxième a été produit en 2019 par le CHUV, dans le cadre d’analyses des coûts des tests sur les gonorrhées et chlamydia. RTS

Pourtant, la tarification de la main d’œuvre pèse bien plus sur l’addition finale. C’est aussi ce poste qui permet de dégager des bénéfices confortables, suivant l’infrastructure des laboratoires. Sur les 82 francs de l’analyse, la moitié (40,80 francs) était dévolue à financer les manipulations humaines.

Ce montant est basé sur l’idée que 25 minutes de travail manuel par test étaient nécessaires. D’après des spécialistes, ce temps se justifie pour de petites structures. Ce n’est pas le cas chez les gros acteurs du marché.

Menace sur le dépistage

Les machines de Roche, largement utilisées en Suisse pour le dépistage de la Covid-19, permettent ainsi de réaliser 380 analyses simultanées en huit heures, voire 1000 pour le plus gros modèle.

La RTS a pu observer le fonctionnement d’une structure dotée de ces équipements, les Hôpitaux universitaires de Genève. Une personne suffit à l’utilisation de la machine.

«Pour des horaires étendus, jusqu’à minuit, nous comptons donc deux personnes», explique Pascal Cherpillod, responsable du laboratoire de virologie aux HUG. A la clé, un millier d’analyses quotidiennes. Pour 16 heures de travail effectif, la rémunération perçue couvre 416 heures de main d’œuvre.

Grâce à ce matériel, les hôpitaux lémaniques avaient d’ailleurs proposé, en 2020, de faire le travail pour un prix largement inférieur à celui adopté, 54 francs. Ce montant a suscité une levée de bouclier de la branche, agrémentée d’une menace très concrète: à ce prix-là, pas de dépistage de la Covid-19.

Jusqu’à 36 francs de marge sur la main d’œuvre par test

L’Office fédéral de la santé publique (OFSP) a estimé, dans la foulée, que ce prix était trop bas. Contacté par la RTS, l’autorité sanitaire reconnaît toutefois que les prix ne sont pas adaptés pour les entreprises les mieux équipées. Elle estime à 3,64 minutes et non pas 25 le temps de travail nécessaire pour un test sur une machine de Roche.

Pourquoi avoir accepté et maintenu des remboursements permettant jusqu’à 36 francs de marge par test (28 francs sur la main d’œuvre et 8 francs pour des analyses non-automatisées)?

«En situation de pandémie, cette tarification constituait un exercice périlleux, tenant compte des dispositifs techniques variables des laboratoires et de la situation de l’approvisionnement. Il fallait assurer une capacité suffisante de testing grâce à une rémunération correcte des prestations», explique l’Office.

Autrement dit, pour que tout le monde participe au dépistage, la Confédération n’a pas utilisé les dispositifs les plus performants comme référence pour la fixation des prix. Elle a également pris en considération le fait que l’approvisionnement pour faire fonctionner les machines de Roche n’était pas assuré.

Pourtant, Laurent Kaiser, chef du service des maladies infectieuses aux HUG, n’en démord pas, les PCR «sont trop chers, à cause de la méthode adoptée par les autorités pour les fixer.» Celle-ci aurait permis de dégager plusieurs dizaines de millions de bénéfices pour les plus grands laboratoires, selon nos estimations.

>> L’éclairage de Laurent Kaiser, chef du Service maladies infectieuses aux HUG

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Les investissements des labos

Yves Gisiger, directeur Suisse romande de Medisupport, concède que les tests présentent «un intérêt financier», mais tient à rappeler que son entreprise a dû investir dans le matériel et engager du personnel.

Pour rappel, la rentabilisation des machines est intégrée dans les tarifs de l’OFSP. Il affirme de plus que les autres analyses ont connu, en 2020, «une baisse extraordinaire» en raison de la fermeture des cabinets médicaux et de la baisse de certaines prestations.

L’argument peut surprendre, car le montant décidé par la Confédération n’était pas destiné à soutenir un secteur économique. De plus, les pertes avancées sur les autres procédures peinent à se vérifier.

Selon Curafutura, association faîtière des assureurs maladie, les remboursements pour analyses hors Covid-19 sont restées stables l’année passée. Entre janvier et octobre, elles se sont élevées à 1,458 milliard, contre 1,464 à la même période un an plus tôt. Si on y ajoute les entrées liées à la pandémie, l’exercice 2020 semble avoir été plutôt profitable pour la branche.

Yves Gisiger n’en trouve pas moins «désagréable que l’on diminue toujours le prix aux laboratoires mais que personne ne s’occupe de rendre moins cher les réactifs et les appareils» à leur charge.

Révision des tarifs

Le 15 mars, l’OFSP a adopté un nouveau système de remboursements, avec un prix qui varie selon la quantité d’examens, de 64 à 82 francs.

Si moins de 100’000 tests sont effectués en Suisse et au Liechtenstein durant une semaine, le prix maximum sera appliqué. S’il y en a plus de 200’000, c’est le tarif minimal qui fera foi. Entre 100’000 et 200’000 tests, deux autres paliers ont été fixés.

A noter que les prestataires de tests n’auront aucune obligation de proposer cette baisse aux personnes souhaitant se faire tester sans recommandation médicale, avant un voyage par exemple.

Il demeure difficile de comprendre sur quelle base cette nouvelle politique tarifaire a été décidée. Elle ne répond en tout cas pas au défi que soulève la diversité des équipements selon la taille des laboratoires.

D’une part, les 18 francs de réduction laissent une marge confortable aux grosses structures. D’autre part, si les petites entités travaillaient effectivement à la limite de la rentabilité, elles ne pourront plus effectuer d’analyse. Cela entraînera une diminution du nombre d’examens et une possible remontée des prix, au bénéfice des plus gros acteurs du secteur.