L’éolien bloqué par des procédures sans fin en Suisse

Les crêtes douces du Jura se prêtent particulièrement à l’implantation d’éoliennes (ici le parc de Mont-Crosin, dans le Jura bernois), mais la plupart des projets sont aujourd’hui au point mort. © Keystone / Jean-christophe Bott

Ce contenu a été publié le 07 septembre 2020 – 17:25

Alain Meyer

Depuis dix ans, l’éolien fait du surplace en Suisse. Ses détracteurs utilisent tous les recours possibles pour bloquer des projets. Fin septembre, une votation aura valeur de test pour l’avenir de cette énergie.

Au contraire de l’Allemagne, par exemple, la Suisse ne bénéficie pas de surfaces territoriales aussi étendues, vides et planes. Chez le grand voisin du nord, l’énergie dégagée par les vents permet déjà d’atteindre une part de 20% dans la production d’électricité.

Vallonné et escarpé, le paysage helvétique ne se prête pas toujours aisément à l’installation de turbines, entend-on souvent, notamment chez les opposants à l’éolien. L’exemple d’un autre voisin, l’Autriche, prouverait toutefois le contraire. Avec une configuration pas très éloignée de la Suisse, l’Autriche produit déjà 60 fois plus d’énergie éolienne.

La quarantaine de turbines en activité en Suisse ont produit l’année passée environ 146 millions de kilowattheures (kWh), soit une couverture de consommation en électricité pour un peu plus de 36’000 ménages, l’équivalent de 0,2% de la consommation totale en électricité du pays. L’association pour la promotion de l’énergie éolienne Suisse Eole, qui a publié ces chiffres, table sur 10% de part d’électricité dérivé de l’éolien d’ici 2050.

Kai Reusser / swissinfo.ch

Procédures accélérées

Ces ambitions sont-elles vraiment réalistes? «La population suisse est globalement acquise à l’éolien puisque sur les 22 votes qui ont eu lieu jusqu’ici pour de tels projets, 19 ont obtenu des résultats positifs», explique Lionel Perret, directeur de Suisse Eole.

Reste que ses détracteurs ont la dent dure. «Cinq projets d’implantations sont aujourd’hui toujours pendants devant le Tribunal fédéral, la plus haute cour du pays. Et dix autres sont dans l’attente de décision des autorités cantonales compétentes. Si ces sites étaient acceptés, nous n’en serions pas là. Nous attendons que la jurisprudence écarte à l’avenir certaines oppositions, celles émanant notamment d’opposants isolés», ajoute-t-il.

«Nous attendons que la jurisprudence écarte à l’avenir certaines oppositions, celles émanant notamment d’opposants isolés»

Lionel Perret, directeur de Suisse Eole

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La Confédération a défini des zones dites «à potentiel éolien» mais sans vraiment tenir compte des spécificités locales et régionales. La confirmation de ces sites est d’abord du ressort des cantons en tenant compte du fait que des parcs dont la production est égale ou supérieur à 20 gigawattheures/an sont jugés «d’intérêt national». L’Office fédéral de l’énergie (OFEN) a même ouvert un guichet sur Internet où les citoyennes et les citoyens peuvent poser toutes leurs questions sur l’éolien. Mais force est de constater que la production piétine.

Performances en hausse

En juin dernier, dans sa dernière analyse de la situation, Suisse Eole évoquait une stagnation depuis plus de dix ans déjà. «Les projets peinent à avancer dans leur planification ou devant les tribunaux», résume Suisse Eole. C’est le cas par exemple du parc du Mollendruz (12 éoliennes sur les crêtes du Jura vaudois), un projet dont la genèse remonte à 2009. Face aux différents recours en justice de la part des défenseurs de la nature et de la biodiversité, le sort du site devra être scellé un jour prochain devant le Tribunal fédéral.  

Des procédures ralenties qui rendent les objectifs de la Confédération difficiles à tenir. D’autant que les développeurs indigènes de l’éolien délaissent désormais la Suisse pour offrir leurs services plutôt à l’étranger.  

Mais ces divers ralentissements n’empêchent toutefois pas les turbines d’être actuellement nettement plus performantes. L’évolution technique leur offre aujourd’hui une plus forte productivité. «Un rendement deux à trois fois supérieur à celui d’il y a dix ans», affirme Lionel Perret. Sans compter une meilleure connaissance actuelle des conditions des vents à haute altitude. Une accélération des procédures serait donc vitale, selon lui, pour faire aboutir maintenant des projets dont le début des démarches, pour certains, date déjà d’une vingtaine d’années.   

Oppositions en vrac

La région du Jura bernois – où 16 turbines tournent déjà à plein régime entre le Mont-Soleil et le Mont-Crosin – fait certes déjà office de modèle. A tel point que depuis cet été des visites guidées sont organisées pour les amateurs.

L’arc jurassien reste l’une des zones privilégiées des autorités pour le développement de cette énergie verte, avis confirmé par le Tribunal fédéral qui estime sa géographie adaptée. D’autres sites ont aussi vu le jour dans la Vallée du Rhône, dans l’Entlebuch lucernois ou à Gütsch ob Andermatt (Uri).

Et les travaux en cours au Gothard pour édifier un parc de cinq éoliennes sont déjà bien avancées. Trois turbines ont été installées. Ce nouveau parc devrait commencer de produire de l’énergie verte dès le mois de novembre pour approvisionner les besoins de quelque 5000 ménages.  

Vote crucial le 27 septembre

A cheval entre les cantons de Berne et de Neuchâtel, le projet des Quatre-Bornes sera pour sa part soumis au vote le 27 septembre. Les 1200 habitants de la commune de Sonvilier (BE), entre les villes de St-Imier et de La Chaux-de-Fonds, devront trancher sur l’implantation d’un parc de dix éoliennes, sept sur territoire bernois et trois sur sol neuchâtelois, dans la région du Val-de-Ruz. Démarré voici quinze ans, ce projet ne convainc pas tout le monde.

Avant le vote, de multiples oppositions ont été déposées. Elles émanent de la Fondation suisse pour l’aménagement et la protection du paysage, de Patrimoine suisse (section Neuchâtel) ou de La Ville de La Chaux-de-Fonds située à une dizaine de kilomètres.

Les palmes des turbines pourraient apparemment être visibles depuis le haut de la ville. Et de 300 particuliers dont l’ancien champion neuchâtelois de ski alpin Didier Cuche. Natif de cette région, il redoute notamment des nuisances ainsi qu’une dégradation du parc naturel du Chasseral avec des éoliennes plantées à 200 mètres de hauteur.

Griefs multiples

Les adversaires de ce projet reprochent à l’énergie éolienne d’absorber des sommes faramineuses en termes d’études, de dilapider par conséquent les subventions de l’Etat, de dégrader le paysage, de faire du bruit et de réduire la valeur marchande des fermes alentour. La Chaux-de-Fonds craint aussi une péjoration de son site classé à l’Unesco depuis 2009.

«Une catastrophe pour la région», ont lancé les opposants un mois avant la votation, s’affolant de la transformation future d’un site rural en zone industrielle. Avec la crainte de voir fleurir d’ici 2050 un total de 300 éoliennes sur les crêtes du Jura pour une rentabilité jugée faible à leurs yeux.

«Des visionnaires»

Un comité citoyen baptisé ‘Oui à l’énergie éolienne’ s’est donc créé pour soutenir ce parc et faire taire ses contradicteurs. Les partisans argumentent que l’idée a d’abord germé dans l’esprit d’agriculteurs pionniers de la région – «des visionnaires» – bien avant que la Confédération dessine elle-même les contours de sa propre stratégie énergétique 2050. Ce comité s’indigne aussi que la majorité des opposants ne provient pas directement du village.

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Enfin, ils rappellent qu’un premier vote consultatif en 2015 avait démontré que trois habitants de la commune sur quatre avaient soutenu ce projet auquel la population pourrait être conviée à participer activement. Une partie du capital de la société d’exploitation du parc sera ouverte aux citoyens-nes à hauteur d’un million de francs suisses. Des parts de mille francs pourront être attribuées par personne physique ou morale pour associer la population au devenir du parc et lui permettre de garder un œil sur sa destinée.

Les machines tourneraient à 75%, dont un tiers du temps à pleine puissance, pour chauffer les habitats en hiver, pour une production de 68 mios de kWh. De quoi couvrir la consommation électrique du village de Sonvilier ainsi qu’environ 80% des besoins du Val-de-Ruz (17’000 habitants).

Temps perdu

Comment l’association Suisse Eole envisage-t-elle de rattraper le temps perdu avec l’objectif de produire quelque 600 KWh à l’horizon 2050 et alors que l’Agence internationale de l’énergie prédit, elle, qu’en 2027 déjà l’éolien pourrait devenir la première source d’énergie produite sur le continent européen?

Le président de Suisse Eole Lionel Perret garde bon espoir que d’ici 2050 un canton comme celui de Neuchâtel, grâce à cinq sites d’implantation, puisse produire jusqu’à un tiers de son énergie via l’éolien. Selon lui, «cette énergie a connu un très bon rendement en 2019 ainsi que sur les premiers mois de 2020». De quoi rester positif malgré les vents contraires, se réjouit-il.