Le monde politique suisse s’empare du pouvoir d’achat

L’inflation affecte de manière disproportionnée les ménages aux revenus les plus faibles. © Keystone / Gaetan Bally

Bien que l’inflation soit comparativement modérée en Suisse, la hausse des prix de l’énergie et de certaines denrées de base risque de peser lourd sur les petits budgets. La question des mesures pour le pouvoir d’achat, jusqu’ici écartée par le gouvernement, sera bientôt au programme du Parlement.

Ce contenu a été publié le 16 septembre 2022 – 10:00


Mathieu GrobétyLien externe, directeur de l’Institut d’économie appliquée de l’Université de Lausanne. Cela concerne un quart des produits consommés en Suisse.

l’Office fédéral de la statistiqueLien externe (OFS), un foyer dépensait en moyenne 535 francs en produits alimentaires chaque mois au premier trimestre 2020, contre 586 francs au deuxième trimestre 2022. La part moyenne du revenu consacrée à l’alimentation est passée de 5,5% à 6% dans l’intervalle.

l’OFSLien externe. On ne dispose pas encore de tels chiffres pour 2022.

  • Ces hausses de prix sont-elles supportables par la population?

Le revenu moyen en Suisse est plus important que dans la plupart des autres pays. La part du revenu consacrée à l’alimentation et à l’énergie, les produits dont les prix ont le plus augmenté, y est donc plus faible qu’ailleurs, explique Mathieu Grobéty. «En Suisse, ils représentent 20% du panier moyen, contre 30% dans la zone euro», note l’économiste.

Mais l’inflation affecte de manière disproportionnée les ménages aux revenus les plus faibles, et ceux dont une part importante du budget est consacrée à l’énergie. «L’inflation agit comme une taxe, résume le chercheur. Du jour au lendemain, certains ménages voient leurs revenus amputés, et de plus de 3,5%, puisqu’ils consomment une plus grande part de produits dont les prix ont le plus augmenté.» C’est pourquoi des mesures pour les foyers les plus affectés par l’inflation sont importantes d’un point de vue social, estime-t-il.

  • Quelles mesures existent pour préserver le pouvoir d’achat, et sont-elles efficaces?

Face à la flambée des prix, plusieurs pays ont adopté diverses mesures exceptionnelles. Remises étatiques sur le carburant, plafonnement des hausses de loyers ou des tarifs de l’énergie, revalorisation des retraites, des salaires des fonctionnaires et de certaines prestations sociales – par exemple en France – ou encore chèques énergie ou subventionnement des abonnements de transports publics, comme en Allemagne.

«Toutes les mesures non ciblées prises par les gouvernements pour maintenir le pouvoir d’achat, comme les remises sur le carburant, peuvent être contre-productives, analyse Mathieu Grobéty. Elles vont stimuler la demande, or, les banques centrales essaient de diminuer la demande pour contenir les pressions inflationnistes.» Pour Mathieu Grobéty, les dispositifs qui agissent sur les prix de l’énergie, comme les chèques énergie, peuvent aussi avoir un effet pervers mais pour une autre raison: «l’augmentation des prix est un moyen très efficace d’engendrer les changements de comportements nécessaires pour atteindre les objectifs climatiques.»

Pour le chercheur, le meilleur moyen serait de cibler la petite partie de la population qui a besoin d’être aidée, par exemple par le biais de déductions fiscales, de subsides, voire de chèques – à condition qu’ils puissent être dépensés autrement qu’en énergie.

  • Et en Suisse?

La balle est désormais dans le camp du Parlement. Lors de la session extraordinaire prévue les 21 et 26 septembre, les parlementaires débattront de différentes propositions, émanant principalement de la gauche et du centre. Il sera question d’adapter en urgence les retraites pour compenser le renchérissement et d’augmenter la contribution fédérale aux subsides d’assurance maladie versés aux ménages modestes. Une «allocation énergie» temporaire, ciblée sur les ménages les plus vulnérables, et un «chèque fédéral» pour la classe moyenne seront aussi discutés.

Opposée à de tels dispositifs qu’elle juge trop chers, l’UDC (droite conservatrice) préconise pour sa part des allègements fiscaux, comme la déductibilité des primes d’assurance-maladie, la suppression des taxes sur les huiles minérales pour réduire le prix des carburants et la suppression de l’imposition de la valeur locative pour les retraités.

Jusqu’ici, le Conseil fédéral s’est refusé à intervenir et s’oppose à l’intégralité des propositions. La majorité du gouvernement considère que l’inflation reste supportable, compte tenu de la croissance qui se poursuit et d’un taux de chômage historiquement bas. Il considère également que certaines mesures proposées, trop larges, risqueraient d’être contre-productives, en plus d’être coûteuses pour les finances fédérales. Reste désormais à savoir si les parlementaires peuvent infléchir sa position.

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