L’avenir du télétravail, entre risque de précarité et soif d’indépendance

Avoir son espace à la maison pour le télétravail, ce n’est pas toujours facile. Keystone / Sascha Steinbach

L’avenir seul dira si le travail à domicile s’est imposé dans la société et s’il aura des conséquences négatives. Mais on peut déjà avancer quelques hypothèses.

Ce contenu a été publié le 05 juillet 2021 – 10:39


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| Redazione TVS

Home office, home working, ou plus simplement télétravail: ces termes font désormais partie de notre quotidien. Entre la mi-janvier et le 31 mai 2021, le télétravail est même devenu obligatoire en Suisse, partout où il était possible. La sociologie du travail n’a pourtant pas attendu la pandémie pour s’intéresser à cette pratique. Le télétravail fait l’objet d’études depuis des décennies, comme le confirme Nicolas Pons-Vignon, professeur au Centre de compétences travail, richesse et société de l’Université des sciences appliquées de la Suisse italienne (SUPSI).

Maintenant que l’obligation a été levée, le télétravail survivra-t-il à la crise sanitaire? Selon une étude globale menée par la société Gartner, active au niveau international dans le conseil et la recherche stratégiques, 90% des responsables des ressources humaines dans les entreprises interrogées continueront à permettre à leurs employés de travailler, au moins partiellement, depuis la maison après la fin de la crise du coronavirus. Et 48% des employés feront usage de cette possibilité, au moins une partie du temps. La proportion grimpe même à 75-80% dans des secteurs comme le service à la clientèle ou le support technique/informatique.

Les secteurs les plus intéressés

En Suisse, selon les donnéesLien externe de l’Office fédéral de la statistique (OFS), le nombre des employées et employés qui travaillent à domicile a bondi de 24,6% en 2019 à 34,1% en 2020. Le télétravail est massivement pratiqué dans le secteur de l’information et de la communication où il concernait (au moins occasionnellement) 58,4% des employés en 2019, et 76,3% en 2020! Mais des hausses spectaculaires ont aussi été enregistrées dans la finance et les assurances (de 34 à 61,4%), les professions scientifiques et techniques (de 39,3 à 54,7%) ou dans les administrations publiques (de 22,4 à 42%). Pour des raisons évidentes, les pourcentages sont en revanche restés très bas dans des secteurs comme la construction, la santé, la restauration et l’hôtellerie.

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Le danger de la précarité

Avec la pandémie, le télétravail s’est avéré la seule option viable pour de nombreux professionnels. Mais pour tenter de prédire si cette pratique se maintiendra et comment elle évoluera, il faut évaluer de nombreux aspects, qui dépendant des entreprises, des travailleurs et des circonstances. «Quand les employeurs parlent de ‘flexibilité’ offerte et demandée à l’employé, cela implique souvent aussi une plus grande vulnérabilité de l’employé lui-même», constate Nicolas Pons-Vignon. «Il faudrait donc distinguer la flexibilité dans l’organisation du travail (par exemple le télétravail) et celle qui concerne les conditions contractuelles. Quand vous travaillez à distance, vous pouvez certainement en tirer de nombreux avantages. Mais ces avantages peuvent aussi rester théoriques si vous n’avez pas l’autonomie, la sécurité ou les conditions nécessaires pour mener vos tâches à bien».

Tout le monde n’a pas un travail qui peut se faire à la maison (comme le montre la galerie plus haut). Mais même lorsque c’est le cas, les conditions ne sont pas toujours idéales. Keystone / Mahmoud Khaled

En fait, l’extension du télétravail peut aussi conduire à une augmentation de la précarité, explique le professeur. «Un employeur peut se dire ‘si un travail peut être fait à la maison, je n’ai pas besoin d’employer un salarié et de payer des cotisations sociales et des assurances. Il suffit de confier la tâche à un externe payé à l’heure’. Cette externalisation du travail peut être attrayante pour ceux qui veulent se mettre à leur compte, mais elle fragilise les salariés, surtout les moins prévoyants», avertit Nicolas Pons-Vignon.

Ce danger est particulièrement fort dans les pays au chômage élevé ou la situation sociale est déjà fragile. La qualité du télétravail dépend donc beaucoup des conditions contractuelles, et son avenir sera probablement hybride et hétérogène. Le chercheur de la SUPSI voit trois scénarios possibles à cet égard:

  • Tout le monde retourne au travail, en raison notamment de la crainte de l’employeur que ses collaborateurs ne «produisent» pas assez à la maison ou de la possibilité qu’ils ont de progresser au contact les uns des autres
  • Là où cela est possible, tout le monde reste en télétravail. Si l’option fonctionne des deux côtés, elle peut apporter un très grand bénéfice aux deux parties, surtout dans des villes comme Zurich ou Londres, où les entreprises ont besoin de vastes locaux et où ceux-ci sont très chers. Le potentiel d’économies est donc énorme.
  • Le système hybride, qui fait alterner présence au bureau et travail à domicile. Pour que cela fonctionne, il faut bien comprendre pourquoi l’une est importante – échanges informels entre collègues, émulation, développement de la créativité, etc. – et dans quelles situations l’autre est préférable, comme les réunions qui durent trop longtemps si elles se font en présentiel, ou les moments où l’employé a besoin d’autonomie et d’indépendance.

Économiser sur les impôts en travaillant depuis l’étranger

Avec le boom du télétravail, certains pays ont vite su s’organiser pour attirer des gens qui vont s’installer et payer des impôts chez eux en travaillant pour des entreprises d’un autre pays.

C’est par exemple le cas de l’Italie, qui dès 2020 a augmenté de 50 à 70% le pourcentage du revenu exonéré d’impôts des «travailleurs à distance» qui s’installent, au moins fiscalement, dans la Péninsule. Sur cinq ans, le pourcentage peut même atteindre 90% pour celles et ceux qui choisissent de s’installer dans une région du sud du pays ou dans les îles.

La Grèce n’est pas non plus en reste, qui a annoncé une réduction de moitié des impôts pour celles et ceux qui s’y installeront en 2021. Cette mesure vise surtout à faire rentrer au pays une partie des 800’000 Grecs qui l’ont quitté durant la décennie de crise grave (2009-2019).

L’Espagne a pris une mesure un peu différente, mais qui fondamentalement va aussi dans la même direction, soit attirer des résidents. Le pays a introduit un «visa de séjour non lucratif» à l’intention des non-européens, qui peuvent ainsi résider en Espagne sans y exercer d’activité lucrative.

Au-delà des rives de la Méditerranée, le Costa Rica délivre facilement un visa à celles et ceux qui peuvent justifier d’un revenu d’au moins 2500 dollars par mois, à condition qu’ils n’occupent pas un emploi dans le pays. De même, Antigua et Barbuda, ainsi que la Barbade accordent des permis de séjour à ceux qui ont au moins 50’000 dollars de revenu annuel.

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«Le problème, c’est que le monde du travail n’est pas un monde démocratique», souligne Nicolas Pons-Vignon. «La plupart du temps, lorsqu’il connaît des changements majeurs, ce sont les employeurs qui en décident. Et ce sont eux aussi qui influent sur d’éventuelles modifications de la législation». Et encore une fois, il y a tellement d’aspects à prendre en compte: le type de travail, mais aussi le type de travailleurs, le dialogue entre collègues et avec les responsables et le fait que les employeurs soient ou non réellement à l’écoute des besoins de leur entreprise et de ses employés.

Les prévisions et les études voient donc un avenir possible pour ce type de travail «flexible». Une certaine révolution est déjà en marche dans la façon dont chacune et chacun conçoit son travail. Mais il faudra encore du temps pour en tirer des conclusions.

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