L’argent des pharmas peut-il résoudre la crise des antibiotiques?

Environ 700’000 personnes meurent chaque année dans le monde en raison d’une résistance aux antibiotiques. © Keystone / Gaetan Bally

Plus de vingt entreprises pharmaceutiques ont prévu d’investir 940 millions de francs dans un fonds visant à produire de nouveaux antibiotiques. Mais pour certains, il ne s’agit que d’un emplâtre sur une jambe de bois face aux problèmes fondamentaux de cette industrie.

Ce contenu a été publié le 25 juillet 2020 – 10:00 Plus

C’est la première fois qu’un fonds de santé publique est composé exclusivement d’entreprises pharmaceutiques, dont les Suisses Roche et Novartis. L’Antimicrobial Action Fund a été lancé la semaine dernière avec pour objectif d’introduire sur le marché entre deux et quatre nouveaux antibiotiques ces dix prochaines années.

Thomas Cueni, directeur de la Fédération internationale de l’industrie du médicament (IFPMA) basée à Genève, soutient que l’association de plus de 20 entreprises pharmaceutiques pour répondre à une crise de santé publique est «une initiative unique et historique».

Une mauvaise utilisation des antibiotiques a conduit certaines bactéries à développer des résistances aux traitements, créant un besoin en nouveaux médicaments. D’après l’Organisation mondiale de la santé (OMS), environ 700’000 personnes meurent chaque année en raison d’une résistance aux antibiotiques et ce chiffre pourrait atteindre 10 millions d’ici 2050 si aucun nouveau produit n’est lancé sur le marché.

«C’est un nouveau modèle de partenariat public-privé visant à relever des défis de santé publique.»

Tedros Ghebreyesus, directeur de l’OMS

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L’annonce de la création de ce fonds pharmaceutique en pleine pandémie de coronavirus souligne la gravité et l’urgence de la crise. L’utilisation d’antibiotiques est en hausse, car le séjour hospitalier prolongé des patients atteints de la Covid-19 augmente le risque de développer des infections bactériennes.

Lors du lancement du nouveau fonds, le directeur de l’OMS Tedros Ghebreyesus a déclaré que la résistance aux antibiotiques est «un lent tsunami qui menace de détruire un siècle de progrès médicaux».

La crise des antibiotiques fait partie d’un problème plus vaste auquel est confronté le modèle pharmaceutique motivé par le profit: de nombreux fabricants de médicaments évitent les recherches et investissements dans certains domaines de santé publique qui ne sont pas assez lucratifs pour rémunérer les actionnaires.

«C’est un nouveau modèle de partenariat public-privé visant à relever des défis de santé publique, avec un investissement du secteur privé et une supervision du secteur public», indique le directeur de l’OMS. Thomas Cueni précise que le fonds ne vise pas un subventionnement des entreprises pharmaceutiques entre elles et qu’il n’est pas question de faire des bénéfices.

Pew publié en avril, 95% des antibiotiques en développement sont actuellement élaborés par de petites entreprises et 75% d’entre elles n’ont aucun de leur produit sur le marché. Des start-ups suisses comme Bioversys, Polyphor, Basiliea et Actelion sont très engagées dans la recherche d’antibiotiques et certaines pourraient bénéficier du nouveau fond.

«Ce n’est un secret pour personne que les grandes entreprises pharmaceutiques se sont retirées du développement des antibiotiques pour des raisons économiques. Elles se sentent responsables. Nous avons besoin de nouveaux produits et la crainte est de plus en plus forte que les PME qui restent ne puissent pas survivre», affirme Marc Gitzinger, directeur de Bioversys, une start-up en biotechnologie basée à Bâle.

d’un abonnement à certaines entreprises qui permet de les payer à l’avance en échange d’un accès aux antibiotiques. Mais il reste de nombreux désaccords sur la façon d’assurer un accès global aux antibiotiques tout en continuant d’inciter les entreprises à développer de nouveaux médicaments.

Ces questions sont prioritaires pour Manica Balasegaram, directeur du Partenariat mondial sur la recherche-développement en matière d’antibiotiques (GARDP) qui se concentre sur le développement clinique à un stade avancé, veille à ce que les traitements soient utilisés de manière responsable et s’assure que les médicaments soient accessibles aux pays les plus pauvres. Il s’inquiète de la «vallée de la mort» qui s’installe après une autorisation de mise sur le marché, avec une recherche négligée et largement sous-financée.

Michael Altorfer, responsable de l’association Swiss Biotech, soutient que les gouvernements et les autorités sanitaires mondiales — en particulier l’OMS — doivent reconnaître que les nouveaux antibiotiques sont précieux et méritent un prix plus élevé. «Tant que l’OMS communique que les antibiotiques doivent rester abordables pour que la population des pays les plus pauvres puisse y avoir accès, les investisseurs déserteront le marché».