La répartition des revenus en Suisse est stable et moins inégalitaire qu’ailleurs

Dans le petit canton suisse de Zoug, les 10% les plus riches détiennent 46% des revenus, mais contribuent à près de 88% de l’impôt total. Keystone / Urs Flueeler

Alors que les écarts entre les plus riches et les plus pauvres se sont creusés dans de nombreux pays, la situation en Suisse est restée stable au cours des dernières décennies, d’après des données récemment publiées. Mais si la répartition des revenus est plutôt égalitaire, le patrimoine, lui, est plus concentré.

Ce contenu a été publié le 10 mai 2022 – 09:43


base de donnéesLien externe montrant la répartition des revenus – du travail et du capital – en Suisse depuis un siècle. Ces chiffres ne représentent qu’une partie de la richesse, puisqu’ils ne tiennent pas compte du patrimoine (nous y reviendrons); ils livrent néanmoins quelques enseignements.

Des données calquées sur le modèle de Thomas Piketty

Mise en ligne le 20 avril, la Swiss Inequality Database (SID) se fonde sur les données des autorités fiscales fédérales, cantonales et communales. Cette base de données interactive permet de passer en revue la répartition des revenus de 1917 à 2018.

La SID est une réplique suisse de la World Inequality DatabaseLien externe (WID), une base de données mondiale établie par une équipe co-dirigée par l’économiste français Thomas PikettyLien externe, spécialiste reconnu de la question des inégalités. Le rapport annuel sur les inégalités mondiales est tiré de la WID.

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Une remarquable stabilité

L’IWP relève d’abord que la répartition des revenus a été très stable au cours du siècle écoulé en Suisse. Avant impôts, les 10% les plus riches de Suisse gagnent environ un tiers de l’ensemble des revenus, une proportion qui n’a quasiment pas bougé depuis le début des années 1930. Après redistribution par l’Etat, cette part descend de quelques points à 30%, un chiffre lui aussi très stable.

Melanie HänerLien externe, directrice de la branche Politique sociale à l’IWP, juge remarquable que la Suisse ne soit pas plus inégalitaire aujourd’hui qu’il y a un siècle, compte tenu «des événements divers qui ont jalonné le siècle dernier, tels que des crises économiques et des guerres».

Melanie Häner, directrice de la branche Politique sociale à l’IWP. IWP

De ce point de vue, la Suisse fait plutôt figure d’exception en comparaison internationale, explique la spécialiste d’économie politique à swissinfo.ch. L’édition 2022 du rapport sur les inégalités mondialesLien externe, parue fin avril, souligne que depuis les années 1980, «les inégalités se sont creusées dans la plupart des pays», de manière «spectaculaire» aux Etats-Unis, en Russie ou en Inde, et plus modérément en Europe ou en Chine. Aux Etats-Unis par exemple, la part des revenus avant impôts détenue par les 10% les plus riches est passée de 34% en 1980 à 46% aujourd’hui.

Le marché du travail limite les inégalités

La Suisse figure parmi les pays occidentaux où les écarts de revenus sont les moins grands, y compris au sein de l’Europe, qui est elle-même la région du monde la moins inégalitaire. C’est surtout vrai avant redistribution, précise Melanie Häner. Après impôts, les différences entre la Suisse et ses voisins se lissent – la redistribution est un peu plus faible en Suisse, mais elle part d’un niveau d’inégalités inférieur, analyse l’économiste.

monte jusqu’à 11,5%Lien externe pour les revenus les plus élevés.

De ce fait, les plus riches contribuables de ces cantons participent très fortement à l’ensemble des recettes fiscales. A Zoug, les 10% supérieurs détiennent 46% des revenus, mais contribuent à près de 88% des impôts. A Schwytz, la participation des plus riches dépasse 70%.

A cela s’ajoute la péréquation financièreLien externe, le système de solidarité nationale selon lequel les cantons économiquement les plus forts aident financièrement les cantons les plus faibles. Zoug et Schwytz sont précisément les cantons qui contribuent le plusLien externe à la péréquation financière (à hauteur respectivement de 2600 et un peu moins de 1300 francs par habitant-e).

Des inégalités de patrimoine plus marquées

On l’a dit plus haut, les revenus et la richesse – mesurée par le patrimoine – sont deux choses différentes et les personnes disposant des plus hauts revenus ne sont pas forcément celles qui ont le plus de patrimoine.

le plus bas d’EuropeLien externe. La hausse constante des prix de l’immobilier tend à concentrer la richesse dans les mains des propriétaires immobiliers.

L’article cite encore l’imposition au forfait (un régime fiscal spécifique, qui cible les super-riches étrangers domiciliés en Suisse), l’exemption d’impôts des bénéfices tirés de la vente d’actions et la faiblesse de l’impôt sur la succession. La moitié de la fortune totale des Suisses provient des héritages, qui sont très inégalement répartis.

Selon la World Inequality Database, les 10% les plus riches de Suisse détiennent 63% du capital, un pourcentage en hausse de près de 6 points depuis 1995, date des dernières données disponibles. En Europe occidentale, seule l’Irlande affiche un pourcentage plus élevé (66%). La moitié la moins fortunée de la population suisse ne possède même pas 4% du patrimoine.

Mais le creusement des inégalités de richesse s’observe à peu près partout dans le monde. «L’accroissement du patrimoine privé s’est déroulé de manière inégalitaire, à l’intérieur des pays comme au niveau mondial», lit-on dans le dernier rapport sur les inégalités mondiales. La concentration du capital est très marquée aux Etats-Unis, où plus de 70% du patrimoine total appartient aux 10% supérieurs. Entre 1995 et 2020, cette part est passée de 41% à 68% en Chine, et de 53% à 74% en Russie. Si les inégalités en Suisse sont plus prononcées que la moyenne européenne, elles restent donc plutôt modérées en comparaison mondiale.

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