La guerre du Haut-Karabakh a repris comme un feu mal éteint

Le 6 octobre, des habitants de Stepanakert, principale ville du Haut-Karababakh , s’abritent des bombes dans la vaste crypte de la cathédrale Sainte-Mère de Dieu. Copyright 2020 The Associated Press. All Rights Reserved

Depuis le 27 septembre, les combats s’intensifient entre Arméniens et Azerbaïdjanais qui se disputent la région du Haut-Karabakh. C’est la plus grave violation du cessez-le-feu conclu entre les deux parties en 1994, après une guerre de 6 ans marquée par de nombreuses atrocités. Les efforts diplomatiques, Suisse comprise, n’ont jamais abouti à un règlement du conflit. 

Ce contenu a été publié le 09 octobre 2020 – 08:43 En savoir plus sur l’auteur.e | Rédaction en langue française

Le nombre de morts et de blessés est difficile à établir, comme celui des civils fuyant les combats. Mais il se chiffre en centaines de personnes. «Nous pouvons d’ores et déjà constater le terrible impact que cette escalade du conflit a sur la population civile», déclarait le 2 octobre Gerardo Moloeznik, chef de la sous-délégation du CICR à Barda, en Azerbaïdjan.

D’autant que les importants mouvements de populations risquent d’amplifier la propagation de la Covid-19 et que l’hiver approche, souligne le CICR. Car les combats, en particulier les bombardements sur les villes, s’étendent au-delà de la ligne de démarcation fixée par le cessez-le-feu de 1994.

Des appels au calme sans effets

Les appels à l’arrêt des combats se sont multipliés. Mais Moscou, Paris, Washington ou Berne, tout comme le Conseil de sécurité de l’ONU ou l’OSCE et son groupe de Minsk – les premiers concernés – n’ont pas réussi jusqu’à maintenant à infléchir l’escalade militaire. Des combats et des morts qui incitent les Arméniens et les Azerbaïdjanais à soutenir leurs gouvernements respectifs.

Toujours «prête à accueillir des rencontres au plus haut niveau, la Suisse a appelé à la fin de la violence et a également souligné que les parties au conflit doivent respecter leurs obligations en vertu du droit international, particulièrement du droit international humanitaire, et reprendre les négociations de paix sans conditions», détaille Georg Farago, porte-parole du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE). Un appel lancé à plusieurs reprises, y compris au sein de l’OSCE et du Conseil de l’Europe. 

«Le système multilatéral et les grandes puissances réalisent une fois de plus que la diplomatie a ses limites», constate Keith Krause, directeur du Centre on Conflict, Development and Peacebuilding à l’Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID) basé à Genève.

Dans les ruines le 6 octobre d’une maison à Stepanakert, capitale de l’autoproclamée République du Nagorny-Karabagh sous le feu d’intenses bombardements . Nkr Infocenter Pan Photo

Un conflit jamais réglé

L’antagonisme entre Arméniens et Azerbaïdjanais est ancien. La fin de la Première guerre mondiale – marquée dans la région par le génocide arménien perpétré par la Turquie ottomane – leur permet d’instituer deux Etats en 1918: les Républiques d’Azerbaïdjan et d’Arménie, sur les décombres de l’Empire russe. Intégrées à l’URSS, les revendications territoriales de part et d’autre sont durablement gelées par Moscou avant de renaître en 1988 dans une Union soviétique finissante, avec la première phase de la guerre du Haut-Karabakh, une région à majorité arménienne qui déclare son indépendance en 1991. Un cessez-le-feu met fin en 1994 aux opérations militaires sans empêcher des affrontements périodiques le long de la ligne de démarcation. 

«Au moment de l’éclatement de l’URSS, tant l’Arménie que l’Azerbaïdjan se sont formellement engagés à respecter les frontières existantes, souligne Marcelo Kohen, professeur de droit international à l’IHEID. Le Nagorny-Karabakh (Haut-Karabakh) était une région autonome à l’intérieur de l’Azerbaïdjan. Et aucun membre des Nations Unies ne reconnaît son indépendance.»

Ce conflit est d’ailleurs loin d’être le seul à agiter les anciennes républiques soviétiques: «L’Abkhazie et l’Ossétie du Sud ont proclamé leur indépendance de la Géorgie, la Transnistrie à l’égard de la République de Moldova, la Crimée a été séparé de l’Ukraine et le Donetsk et le Luhansk ont proclamé leur indépendance de l’Ukraine», rappelle Marcelo Kohen.

Avant de souligner: «Dans aucune de ces situations, le principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes n’a été reconnu aux minorités nationales existantes à l’intérieur des États concernés. Mais ces derniers ont l’obligation de respecter les droits des minorités.» Ce qui est loin d’être la norme. D’où l’apparition d’une série de conflits offrant l’opportunité à un certain nombre de puissances de s’en mêler.

Les puissances régionales compliquent le jeu

Si les immixtions des États-Unis et de l’Union européenne ont été abondamment dénoncées, ils ne sont pas les seuls à pratiquer le double standard: «La Turquie soutient l’intégrité territoriale de l’Azerbaïdjan, mais viole ce même principe en République de Chypre, soutenant la prétendue République turque de Chypre du Nord. Certains dirigeants politiques occidentaux appellent haut et fort au respect de l’intégrité territoriale de l’Ukraine, mais l’ont ignoré par rapport à la Serbie au Kosovo. À l’opposé, la Russie l’a défendu pour la Serbie, mais l’ignore pour l’Ukraine», constate Marcelo Kohen.

L’entrée en scène de la Turquie et de sa diplomatie de plus en plus musclée confirme une tendance durable d’une époque qualifiée de multipolaire, selon Keith Krause: «Les puissances régionales ont davantage de marge de manœuvre que par le passé pour se mêler de conflits et augmenter leur sphère d’influence.»

Cet interventionnisme turc pose un problème supplémentaire pour deux institutions actives dans la région. «L’une, c’est l’OSCE qui jusqu’à maintenant n’a pas réussi à relancer les discussions. L’autre, c’est l’OTAN dont la Turquie est membre. Avec sa politique offensive, nous nous approchons d’un point de rupture au sein de l’OTAN», estime Keith Krause, professeur de science politique et de relations internationale à l’IHEID.

Quelle fenêtre pour la diplomatie?

Alors, la paix dans le Haut-Karabakh, comment l’obtenir? Aux yeux de Marcelo Kohen, la solution du conflit passe par le retrait des troupes et de l’ingérence étrangères et la fin des hostilités. «Et c’est l’OSCE qui est le cadre adéquat pour mener à bien des négociations, comme par le passé», précise-t-il, tout en soulignant l’importance pour les parties de respecter le droit international humanitaire, l’intégrité territoriale des États, sans oublier l’octroi sous garantie internationale d’un régime de large autonomie au Nagorny-Karabakh. Ce n’est pas la moindre des conditions dans un conflit marqué par tant d’atrocités de part et d’autre.

A Stepanakert le 4 octobre, un blessé reçoit les premiers soins suite à un bombardement. Keystone / Aram Kirakosyan / Pan Photo

Quant à la Suisse, elle rappelle l’existence des protocoles de Zurich, un accord signé par Ankara et Erevan en 2009 en vue de rétablir les relations diplomatiques entre la Turquie et l’Arménie et de rouvrir la frontière commune. «À ce jour, les protocoles de Zurich sont les seuls documents qui contiennent des propositions concrètes de normalisation des relations entre l’Arménie et la Turquie et qui ont été signés par des représentants des gouvernements arménien et turc. Cependant, la ratification par les parlements d’Erevan et d’Ankara n’a pas encore eu lieu», précise Georg Farago, porte-parole du DFAE.

Sur le terrain diplomatique, une première réunion sur le Haut-Karabakh s’est tenue jeudi à Genève. Le chef de la diplomatie azerbaïdjanaise Ceyhun Bayramov a exposé la position de son pays au Groupe de Minsk coprésidé par la France, la Russie et les Etats-Unis. Et le président russe Vladimir Poutine a convié vendredi à Moscou les chefs de la diplomatie de l’Arménie et de l’Azerbaïdjan pour tenter d’amorcer un dialogue sur la région séparatiste.

>> Ce jeudi, l’émission Forum (RTS) a consacré un débat au conflit avec Thorniké Gordadzé, ancien ministre géorgien de l’Intégration européenne et enseignant à Sciences Po Paris, Gaïdz Minassian, chercheur associé au Centre de recherches internationales à Paris et Bayram Balci, directeur de l’Institut français d’études anatoliennes à Istanbul.

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