La Genève internationale, un incubateur pour les initiatives de la société civile

Des manifestations de défense des droits humains ont régulièrement lieu à Genève, ville internationale qui abrite le siège européen des Nations unies. De nombreuses initiatives citoyennes y voient aussi le jour. © Keystone / Salvatore Di Nolfi

De nombreuses initiatives individuelles novatrices, imaginées pour faire face aux différents défis du monde de demain, ont vu le jour à Genève. Coup de projecteur sur trois d’entre elles.  

Ce contenu a été publié le 21 janvier 2021 – 10:43 En savoir plus sur l’auteur.e | Rédaction en langue arabe

Rocio Restrepo est arrivée en Suisse en 1999 après avoir fui la Colombie. Malgré ses deux diplômes universitaires et ses nombreuses années d’expérience professionnelle, elle s’est entendu dire que ses qualifications n’étaient pas valides et n’a pas pu intégrer le marché du travail à Genève.

Au lieu de blâmer la société, elle a décidé de sensibiliser les organes gouvernementaux et les entreprises au cas des femmes immigrées qui, comme elle, ont une grande expérience professionnelle, et à la manière de les intégrer dans la vie active.

«J’ai décidé d’aller à la rencontre de femmes ayant des expériences similaires (80 femmes au début) pour apprendre d’elles, et j’ai ensuite créé l’association Découvrir  pour éviter ce gâchis d’expertise», raconte Rocio Restrepo.

Les premières années d’existence de l’association ont été difficiles. Découvrir n’a reçu aucune reconnaissance de la part des autorités et Rocio Restrepo a dû lutter pour prouver son utilité. La première année, l’association ne comptait pas plus de quarante membres.  

Mais les efforts déployés ont porté leurs fruits. Aujourd’hui, l’association apporte chaque année son soutien à plus de 700 femmes dans plusieurs cantons. Selon Rocio Restrepo, certaines entreprises reconsidèrent désormais les conditions qu’elles fixent à l’embauche – par exemple disposer d’un titre de séjour permanent (permis d’établissement C) ou avoir la nationalité suisse -, qui sont difficiles à remplir pour les immigrés.

Pour Rocio Restrepo, le monde de demain «doit donner à chacun la possibilité de capitaliser sur son expertise et ses expériences de manière équitable, sans aucune discrimination fondée sur le sexe, la langue ou l’origine géographique».

Rocio Restrepo fait partie des personnes mises en lumière dans le dernier livre de l’écrivain et blogueur suisse Zahi Haddad intitulé  «126 battements de cœur pour la Genève internationale».

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Zahi Haddad en interview à la RTS

  En interview, Zahi Haddad salue la vitalité et l’efficacité des organisations de la société civile à l’image de Découverte. Selon l’auteur, leur flexibilité et leur capacité à intervenir rapidement leur permettent d’avoir un impact direct dans différents domaines.

De telles initiatives visent non seulement à améliorer les situations sur le terrain, mais aussi à faire évoluer les mentalités et à donner à l’humanité une nouvelle vision lui permettant de vivre en harmonie dans le monde, déclare-t-il. «Ces approches sont de plus en plus importantes, surtout dans un moment exceptionnel comme celui que nous connaissons» avec la pandémie de Covid-19.

«On ne bâtira pas le monde dont nous rêvons en changeant une loi par-ci par-là, mais en changeant fondamentalement notre perception des choses», ajoute-t-il.

Les initiatives qu’il évoque dans son livre ont toutes pour but de promouvoir des sociétés plus équitables et plus humaines.

Une «maison de l’espoir» pour la paix

Au retour d’un séjour en Israël et en Palestine en 2015, les époux Mira et David Rimer ont fondé l’association B8 of Hope – ou la «maison de l’espoir» (B8 se prononce «beit», qui signifie maison en arabe et en hébreu). Lors de leur voyage dans la zone de conflit, ce couple juif/musulman a rencontré des militants engagés dans le dialogue de paix.

«Nous avons rapidement découvert que des dizaines de groupes en Israël et en Palestine luttaient pour diffuser la culture de la paix, et aujourd’hui nous soutenons 16 ONG des deux parties», raconte Mira.

Certaines de ces organisations représentent des familles de victimes qui ont perdu leurs enfants dans le conflit, ou encore des combattants palestiniens et des soldats israéliens qui ont déposé les armes et ont fait leur le slogan «résistance commune pour vivre en paix».

B8 of Hope vise à «soutenir les défenseurs de la paix israéliens comme palestiniens, qui ont le courage d’exprimer leurs convictions», explique Mira.

«Ces militants pour la paix ont la conviction que ce qui est arrivé est arrivé, et que si nous ne pouvons pas changer le passé, nous devons vivre le présent avec une vision commune et optimiste de l’avenir», souligne-t-elle.  

Un réfugié devenu investisseur dans l’environnement

Le troisième projet présenté est celui de Nhat Vuong, arrivé à Genève en 1980 avec sa famille en tant que réfugié alors qu’il n’était qu’un bébé. Sa famille a fui la guerre entre le Nord- et le Sud-Vietnam. Nhat Vuong a grandi à Genève. Il a obtenu un diplôme d’ingénieur à la Faculté des hautes études commerciales (HEC) de l’Université de Lausanne.

Un moment important dans la vie de Nhat Vuong a aussi changé sa vision des choses de manière radicale: «Après avoir obtenu le passeport suisse en 1995, je suis allé visiter mon pays d’origine avec ma famille. Pour la première fois, je me suis retrouvé confronté aux drames de la pauvreté, de la privation, à des enfants dont le droit à avoir une éducation et une existence décente était bafoué, raconte-t-il à swissinfo.ch. Cela m’a fait prendre conscience que nous vivons dans une bulle en Suisse, et que nous oublions au quotidien les difficultés que d’autres rencontrent.»

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Nhat Vuong en interview à la RTS

«Cela m’a fait mal et m’a poussé à réfléchir à ce que je pouvais faire pour aider les autres.» Il est tombé par hasard sur une publicité pour une nouvelle technologie, inventée par un ingénieur espagnol, qui purifie l’humidité présente dans l’air et la transforme en eau potable.

«J’ai immédiatement pensé à aider les réfugiés, d’autant que cela coïncidait avec l’escalade du conflit en Syrie et le déplacement de nombreux Syriens vers le Liban, se remémore  Nhat Vuong. J’étais convaincu que cette machine ne devait pas rester dans un garage.» 

Le Suisse d’origine vietnamienne Nhat Vuong au camp de réfugiés syriens de Tripoli, au Liban, en 2019. Nhat Vuong

Pour contribuer à prévenir de futures pénuries d’eau dans le monde, Nhat Vuong a créé l’organisation non gouvernementale Water Inception, et a commencé à collecter des dons par le biais de financements participatifs. Cela lui a permis de réunir environ 30’000 francs suisses. Il a acheté le premier appareil et l’a installé dans un camp de réfugiés syriens à Tripoli, au nord du Liban. Chaque jour, environ 500 litres d’eau potable peuvent être produits à partir d’air. L’ensemble du processus lui a pris deux ans.

Nhat Vuong a également lancé une start-up en 2019 pour financer ses projets caritatifs. Avec un partenaire vietnamien, il fabrique au Vietnam des produits respectueux de l’environnement et les exporte vers le reste du monde.

Il a notamment lancé des pailles fabriquées à partir de pommes de terre et de magnésium, pouvant être consommées ou recyclées après usage, ainsi que des masques de protection antibactériens réutilisables, approuvés en Suisse et désormais commercialisés dans les offices postaux. Des produits dont la demande devrait augmenter, selon lui, grâce à la nouvelle réglementation de l’Union européenne bannissant le plastique à usage unique à partir de janvier prochain.