Inazio Cassis: «La Suisse doit savoir dans quelle direction elle veut aller dans le monde»

L’E-ID et les Suisses de l’étranger, la nouvelle stratégie pour l’Afrique et le rôle de la Suisse au Proche-Orient: le ministre suisse des Affaires étrangères Ignazio Cassis fait le point dans une interview à swissinfo.ch.

Ce contenu a été publié le 19 février 2021 – 15:35 En savoir plus sur l’auteur.e | Rédaction en langue allemande

Le ministre suisse des Affaires étrangères Inazio Cassis lors de sa récente rencontre avec son homologue algérien. Keystone / Youcef Dehouche

swissinfo.ch: Le vote sur l’E-ID (identité électronique) sera serré. Vous nous avez invités à un entretien pour en parler. Le Conseil fédéral a-t-il besoin des Suisses de l’étranger pour obtenir un oui?

Ignazio Cassis: Oui, bien sûr, le Conseil fédéral a besoin des Suisses de l’étranger. Il a besoin d’une majorité. Que cela vienne de Suisse ou de la Cinquième Suisse n’est pas décisif. Mais les Suisses de l’étranger ont une raison supplémentaire de voter en sa faveur, car ils veulent des services consulaires de qualité et orientés clients.

Orientés clients, cela veut dire qu’ils n’aient pas besoin de se déplacer pendant deux heures pour présenter leur identité à un guichet ou remettre laborieusement leur passeport ou une copie de leur passeport par la poste. L’identité électronique serait en fait le remède miracle pour fournir cette identification facile et sûre aux services consulaires.

L’Organisation des Suisses de l’étranger (OSE) recommande de voter en faveur de l’E-ID, mais plutôt à contrecœur. Son vice-président Filippo Lombardi a déclaré que l’E-ID n’avait qu’une pertinence relative pour la Cinquième Suisse. Alors, s’est-il trompé?

En tout cas, je suis d’un avis différent. On confond souvent les thèmes du vote électronique et de l’identité électronique. Ils ne sont pas directement liés. Le vote électronique est également possible sans E-ID, mais il serait beaucoup plus facile à mettre en œuvre si l’identité électronique existait déjà.

stratégie concernant l’AfriqueLien externe a suscité un énorme respect dans ces quatre pays. Il faut le savoir: la Suisse dispose pour la toute première fois d’une stratégie pour l’Afrique, c’est-à-dire d’une vision dont on peut tirer des objectifs. Ces objectifs conduisent à des mesures, et les résultats de ces mesures peuvent être évalués par rapport aux objectifs.

Ça semble bien sur le papier, mais pas très concret.

Mais ça l’est. Prenons le cas du Mali, dirigé par un gouvernement de transition. La population y vit dans une grande insécurité, malgré la présence importante de forces de sécurité du monde entier. Nous avons proposé ici d’accompagner les prochaines élections au printemps. Nous pourrions également soutenir le pays dans la rédaction de sa constitution.

Ensuite, la Suisse y est active dans le domaine de la coopération au développement. J’ai visité une laiterie. À l’origine, les vaches donnaient deux à trois litres de lait par jour. Avec nos connaissances et un élevage approprié, elles donnent maintenant 7 à 8 litres. L’objectif est 20 litres par jour, soit dix fois plus pour le même effort.

Et pourquoi la Suisse attache-t-elle une telle importance au Mali?

C’est une politique étrangère proactive, qui est très importante à mes yeux. La politique internationale de la Suisse est souvent considérée comme tournée vers les opportunités et réactive: ici nous apportons notre aide; là nous proposons nos bons offices. Tout cela reste important, mais ce n’est pas suffisant. La Suisse doit savoir dans quelle direction elle veut aller dans le monde. À cette fin, nous avons élaboré des stratégies géographiques et thématiques. Mon voyage en Afrique a été le point de départ de la mise en œuvre de la stratégie pour l’Afrique subsaharienne.

En matière de migration, le Maghreb prend une importance considérable. Est-ce que cela retient votre attention?

Oui, l’importance croissante du Maghreb est la raison de mon voyage dans la région. J’étais en Égypte en 2019, mais aucun ministre suisse des Affaires étrangères ne s’était rendu en Algérie depuis 15 ans. Ni en Tunisie, au Maroc ou en Libye depuis de nombreuses années. Ces pays ont été quelque peu négligés ces dernières années, mon objectif est donc maintenant de les visiter l’un après l’autre.

Votre visite en Jordanie en 2018 est toujours un sujet de discussion en Suisse. Vous faites l’objet d’attaques politiques internes, en partie parce que vous avez critiqué l’organisation humanitaire palestinienne UNWRA à l’époque. Comment voyez-vous la situation au Proche-Orient aujourd’hui?

Le fait qu’un nombre croissant de pays arabes aient normalisé leurs relations avec Israël est une évolution très importante. Cela montre que dans une région où dominent les conflits et la méfiance, la coopération et la réconciliation sont également possibles. Dans le même temps, nous devons veiller à ce que cela ne crée pas de nouveaux clivages dans la région.

Cette dynamique positive amène les Palestiniens à parler à nouveau sérieusement de réconciliation interne. L’Autorité palestinienne à Ramallah, par exemple, ne peut pas décider aujourd’hui de ce qui se passe à Gaza. Cette division affaiblit la légitimité des institutions palestiniennes. J’espère qu’ils organiseront bientôt des élections et qu’ils parleront à nouveau d’une seule voix. Alors le monde entier écoutera.

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Aussi Israël?

J’ai d’abord rendu visite à mon homologue en Israël l’année dernière, puis dans les Territoires occupés. Là aussi, j’ai rencontré le Premier ministre et mon homologue. Je leur ai dit à tous les deux: «Nous devons revenir à la table des négociations, mais pas avec des résultats tout prêts en tête». J’ai également proposé Genève comme lieu de négociations futures.

La Suisse comme médiatrice dans le conflit au Proche-Orient? Cela fonctionne vraiment?

J’ai pu constater une fois de plus, au cours de cette visite, à quel point la Suisse jouit de la confiance des deux parties. Nos bons offices sont disponibles. Mais les parties doivent maintenant accepter de négocier. Cependant, avec les prochaines élections en Israël et dans les Territoires occupés, je m’attends à des retards.

Mais le cadre est donné: la Suisse est favorable à une solution à deux États.

Oui, la solution à deux États est l’objectif. Le droit international en constitue le cadre. Mais il revient aux parties de négocier la manière d’y parvenir. Avec le soutien de la Suisse et de la communauté internationale.

Avec la nouvelle administration à Washington, les cartes dans la région sont en train de se redistribuer. Joe Biden, par exemple, veut mettre rapidement fin au conflit au Yémen. Un nouveau rôle en vue pour la Suisse en tant que médiatrice?

Nous avons bien sûr déjà offert nos bons offices et nous soutenons déjà les Nations unies dans leurs efforts pour trouver une solution politique au Yémen. La décision de Joe Biden est importante. Elle a le potentiel de faire pression pour une solution pacifique et politique du conflit.

Je tiendrai une conférence des donateurs sur l’aide humanitaire à Genève le 1er mars avec mon homologue suédois. Les besoins sont immenses. Il est vraiment temps d’instaurer un cessez-le-feu permanent au Yémen.