Il est temps d’arrêter de dénigrer l’investissement ESG

L’experte en investissement durable Cécile Biccari estime que les récentes mesures réglementaires visant à combattre le greenwashing (écoblanchiment), notamment en Suisse, pourraient être plus dommageables que bénéfiques.

Ce contenu a été publié le 17 janvier 2023 – 09:03


nouvelle réglementation de l’Union européenne (UE) sur le financement durableLien externe entre en vigueur en 2023, il est bon de rappeler que l’objectif ultime des marchés financiers a toujours été – et restera sûrement encore un moment – de créer de la valeur en allouant efficacement les capitaux.

Depuis l’élaboration du concept de développement durable en 1987, nous tentons de redéfinir la «valeur» et l’«efficacité» en fonction de notre meilleure compréhension des limites de notre planète et de notre désir d’une croissance plus équitable.

En 2023, «créer de la valeur» ne désigne plus uniquement la création de valeur financière en termes monétaires. «L’efficacité» va de plus en plus de pair avec la prise en compte de toutes les ressources contribuant aux activités économiques, y compris les ressources immatérielles et les services rendus par la nature, tels que l’eau et la biodiversité. Cela signifie aussi qu’il faut fixer leur prix en fonction de leur valeur réelle et internaliser leurs coûts.

Dans cette optique, nous devons nous méfier de certaines mesures réglementaires récentes, y compris celles prises en Suisse. En décembre, le gouvernement suisseLien externe a proposé qu’un fonds ne puisse être qualifié de «durable», «vert» ou «ESG» que s’il répond à des critères restrictifs. En pratique, cela signifierait que les stratégies larges d’investissement, qui analysent et limitent un vaste éventail de risques ESG, ne seraient plus qualifiées d’«investissements durables». Ce terme serait uniquement réservé aux investissements qui produisent un impact positif.

Cette proposition fait suite à une initiative similaire prise par l’UE dans le cadre du Règlement sur la divulgation des informations relatives à la finance durable (dit SFDR, pour «Sustainable Finance Disclosure»). Son objectif est d’éviter l’écoblanchiment en améliorant la transparence du marché des produits d’investissement durable et des promesses de durabilité faites par les acteurs du marché financier.

Mais est-il bien utile de séparer les concepts de «gestion des risques ESG» et de «production d’impacts durables», comme de nombreuses propositions réglementaires tendent à le faire? La perfection réglementaire n’est-elle pas en train de devenir l’ennemi du bien?

Les entreprises le savent depuis des décennies, la gestion des risques et celle des opportunités sont les deux faces d’une même pièce. Lorsqu’une société minière réduit sa consommation d’eau, elle atténue les risques de pénurie d’eau qui pourraient nuire à ses propres activités et améliore dans le même temps l’accès à l’eau pour les communautés locales. Lorsqu’un constructeur automobile incite l’ensemble du secteur à accélérer la transition vers des véhicules à faibles émissions, il contribue de manière significative à la lutte contre le changement climatique, mais la production accrue de batteries électriques génère aussi des risques nouveaux pour l’environnement et les droits humains dans les chaînes d’approvisionnement automobiles.

Le problème est qu’en limitant la définition de ce qui est «durable» à une seule face de la médaille, on risque d’attirer une masse croissante de capitaux vers un petit nombre d’actifs, ce qui mènerait à la surévaluation de certains d’entre eux, tandis que d’autres domaines susceptibles d’avoir un impact plus important seraient négligés.

Même si nous consacrons beaucoup de temps d’antenne, d’encre et d’énergie intellectuelle à trouver de nouveaux termes et définitions, cela ne changera pas la réalité sur le terrain. La durabilité est plus un concept relatif qu’une vérité absolue. Elle consiste à modifier notre trajectoire actuelle afin de pouvoir vivre correctement sur une planète saine et résiliente. Nos seules préoccupations devraient être les suivantes: à quel rythme pouvons-nous apporter des changements à grande échelle?

Par exemple, nous savons que nous devons changer la façon dont nous produisons notre alimentation. Cela ne doit pas pour autant se limiter à injecter de l’argent dans des technologies innovantes, comme la fermentation de précision, même si elles pourraient apporter d’énormes avantages. Nous devons aussi continuer d’inciter les grands fabricants de produits alimentaires et les négociants à s’approvisionner de manière responsable en matières premières et à mettre un terme à la déforestation. Une définition restrictive de ce qu’est la «durabilité» n’encouragera pas ces entreprises à opérer les changements dont nous avons besoin.

Il est nécessaire de réglementer, car l’industrie a montré qu’elle était incapable de changer ses pratiques assez vite sur une base volontaire. Mais la réglementation doit viser à faire de la finance durable la norme, plutôt qu’à créer une petite niche de produits financiers.

Si notre objectif ultime est de diriger les capitaux vers la création de valeur durable, il faut adopter une vision plus globale de la manière dont les questions ESG influencent les décisions d’investissement.

En nous attardant sur les détails, nous ratons l’occasion de nous concentrer sur le véritable enjeu: faire en sorte que la plupart des actifs soient gérés dans une optique de durabilité. Cela requiert un changement d’état d’esprit pour plus de 90% des gestionnaires de portefeuille et analystes financiers dans le monde. Ce changement de comportement interviendra lorsque les gestionnaires de fonds auront une connaissance approfondie des questions de durabilité et auront un intérêt à les prendre au sérieux.

Alors que la Suisse évalue les options qui s’offrent à elle – s’aligner sur la réglementation européenne ou choisir sa propre voie -, elle a une opportunité unique de rester pragmatique et d’encourager la diversité d’approches permettant de produire un impact au rythme et à l’échelle nécessaires.

Texte relu et vérifié par Jessica Davis Plüss et Virginie Mangin, traduit de l’anglais par Pauline Turuban

Le point de vue exprimé dans cet article est exclusivement celui de l’auteure et ne reflète pas nécessairement celui de swissinfo.ch.

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