Géraldine Pflieger: «La Suisse est de plus en plus crédible dans son action climatique»

Le vendredi 4 septembre, les jeunes sont à nouveau descendus dans les rues pour la première grève du climat depuis le début de la pandémie de Covid-19. Keystone / Cyril Zingaro

Dernier acte pour la révision de la loi sur le CO2. Le Parlement a finalement décidé de fixer des objectifs plus ambitieux que le gouvernement pour lutter contre le réchauffement climatique. Les mesures prises s’attaquent aux bonnes cibles, estime Géraldine Pflieger, directrice de l’Institut des sciences de l’environnement à l’Université de Genève. 

Ce contenu a été publié le 08 septembre 2020 – 16:54 En savoir plus sur lauteur.e | Rédaction en langue française

Après presque trois ans de passes d’armes au Parlement, les contours de la nouvelle loi sur le CO2 se confirment. Les dernières divergences devraient être éliminées jeudi par la Chambre basse du Parlement (Conseil national).

Les élus ont décidé lundi d’aller plus loin que le gouvernement en fixant la part des réductions d’émissions de gaz à effet de serre à réaliser sur le territoire helvétique à 75%, au lieu des 60% prévus dans le projet initial.

Diverses mesures pour réduire les émissions de gaz à effet de serre ont été scellées, notamment l’introduction d’une taxe sur le carburant et sur les billets d’avion. Si les premières étapes de la révision ont été difficiles, la directrice de l’Institut des sciences de l’environnement à l’Université de Genève, Géraldine Pflieger, estime que le résultat est finalement satisfaisant.

Géraldine Pflieger est professeure associée en politiques urbaines et de l’environnement à l’Université de Genève. Elle est la directrice de l’Institut des Sciences de l’Environnement. ldd

La nouvelle loi sur le CO2 suffira-t-elle à atteindre l’objectif de réduire de 50% les émissions de gaz à effet de serre d’ici à 2030, fixé par l’Accord de Paris sur le climat?

La révision législative présente des avancées importantes, notamment en se concentrant sur les réductions d’émissions de gaz à effet de serre en Suisse et en introduisant des mesures qui touchent le trafic autoroutier et aérien. Elle s’attaque aux bonnes cibles. Nous avons une révision qui nous permettra sans doute d’atteindre les grands objectifs de l’Accord de Paris, même s’il faudra encore évaluer son efficacité. Cette loi permet à la Suisse d’être bien positionnée et de plus en plus crédible dans son action climatique.

Le Parlement a fixé à 75% la part minimale des réductions de CO2 à réaliser en Suisse. Certains députés de droite ont argumenté que pour lutter contre le réchauffement global, l’endroit où nous réduisons nos émissions n’est pas déterminant. Qu’en pensez-vous?

Effectivement, à l’échelle planétaire, que nous réduisions les émissions en Suisse, en Chine ou en Afrique n’a aucune importance. La Confédération se doit toutefois de faire des efforts chez elle afin de montrer qu’elle suit une trajectoire de transition énergétique vertueuse. Cela permet de créer une forme d’élan et d’avoir un poids dans les négociations internationales. De plus, les technologies vertes sont pourvoyeuses d’emploi. Ce cadre ne constitue ainsi pas uniquement une contrainte, mais sert aussi l’économie suisse.

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L’une des mesures phares de cette révision est l’introduction d’une taxe sur les carburants, à laquelle la droite avait jusqu’ici toujours réussi à s’opposer. Assiste-t-on à une petite révolution dans la politique climatique de la Suisse?

Oui et elle était nécessaire. La consommation moyenne des véhicules individuels en Suisse est l’une des plus élevées d’Europe. L’essor des SUV (véhicule utilitaire sportif ou 4X4) a notamment un impact important sur les émissions de CO2. Si les constructeurs optent pour une transition vers davantage de voitures hybrides (qui recourent à un carburant et à l’électricité), la taxe pourrait se révéler indolore pour l’usager, mais constituera un réel bénéfice pour l’environnement.

Il reste cependant des efforts à faire dans le secteur des transports. Le trafic automobile devra de plus en plus être réorienté vers la mobilité douce. Seule, la taxe sur les carburants ne suffira pas à faire baisser drastiquement les émissions. Les gens doivent également changer leurs pratiques.

Le secteur de l’aviation est aussi touché par la révision de la loi avec une taxe sur les billets d’avion de 30 à 120 francs. Ce montant sera-t-il vraiment dissuasif ou poussera-t-il simplement les voyageurs à opter pour des solutions alternatives, en se tournant par exemple vers des aéroports à l’étranger?

Je pense que de toute façon la tendance à la taxation du secteur aérien est européenne. Actuellement, l’aviation ne contribue pas à la réduction des émissions. Cette taxe est indispensable pour que les prix des billets reflètent un peu plus les impacts écologiques du transport aérien. Cela pourrait réorienter les pratiques et inciter les gens à voyager moins souvent. Depuis l’émergence des compagnies à bas coûts, nous avons eu vingt années d’excès, au cours desquelles nous prenions l’avion pour n’importe quelle raison. Il s’agira aussi de proposer des alternatives, comme des trains de nuit.

«Nous devons taxer les comportements les plus polluants pour soutenir les plus vertueux. C’est le principe de la fiscalité écologique»

Géraldine Pflieger, professeure en politiques urbaines et de l’environnement

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Le secteur du bâtiment est le deuxième producteur de gaz à effet de serre en Suisse, avec une part de 22%. L’augmentation de la taxe CO2 applicable aux combustibles encouragera-t-elle les propriétaires à adopter des systèmes de chauffage plus écologiques?

Oui, j’en suis persuadée. Il conviendra toutefois d’agir sur deux tableaux. D’une part, il s’agit de remplacer les modes de chauffage les plus polluants, en développant des réseaux de chaleur, en s’orientant vers la biomasse ou des installations solaires thermiques. D’autre part, il faut impérativement améliorer l’efficience énergétique et l’isolation des bâtiments. En Suisse, c’est là qu’il y a le plus gros gain à réaliser.

Avec l’introduction de taxes, certains citoyens ont l’impression qu’ils doivent supporter une trop grande part du coût de la lutte contre le réchauffement climatique. Que leur répondriez-vous?

Ces arguments sont tout à fait légitimes. Ainsi, il est impératif de parler de l’utilisation du produit de ces taxes et de leurs effets redistributifs. Un citoyen qui dispose d’un vieux chauffage et qui se voit taxer parce qu’il n’a pas les moyens de le renouveler doit être le premier à bénéficier d’aides pour rénover son bâtiment. Si ce n’est pas le cas, nous avons un problème de justice sociale. On atteint rapidement les limites de l’acceptabilité sociale. On l’a vu en France avec le mouvement contestataire des gilets jaunes.

Nous devons taxer les comportements les plus polluants pour soutenir les plus vertueux. C’est le principe de la fiscalité écologique.

Contenu externe

Durant le confinement, on a pu observer des réductions d’émissions importantes. Est-ce cela que notre société doit faire pour lutter efficacement contre le réchauffement climatique?

Le confinement a permis de montrer que lorsque nous arrêtons des pans entiers de notre économie durant un mois, nous réalisons certes des économies d’émissions de gaz à effet de serre. Lorsque l’activité reprend, il y a toutefois un effet de rebond, c’est-à-dire que nous rattrapons en surémettant les mois suivants. Nous ne pourrions pas imaginer de mettre un jour notre vie sous cloche pendant six mois pour diviser par deux nos émissions. Les conséquences économiques et sociales seraient dramatiques. C’est donc le fonctionnement même de notre économie en matière d’utilisation des ressources qu’il faut revoir.