Eugene Chaplin: «Mon père aimait tous les genres musicaux»

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Ce contenu a été publié le 24 juillet 2020 – 14:00 swissinfo.ch: Gardez-vous de votre jeune âge un souvenir musical vécu au manoir de Ban, autrefois résidence familiale des Chaplin?

Eugene Chaplin: Un souvenir, non je n’en ai pas spécialement, mais je peux dire que mon père aimait tous les genres, en particulier la musique péruvienne, mais la grecque aussi, Theodorakis par exemple, et les grands classiques lyriques, comme Puccini et Tchaikovsky. Il adorait les arias, qui suscitaient chez lui une émotion, et appréciait beaucoup le tango.

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Lui arrivait-il de danser à la maison?

Oui, il dansait justement le tango au salon avec ma mère, je m’en souviens très bien.

Les spectacles de music-hall, dans lesquels Chaplin se produisait à Londres avant que ne démarre sa carrière internationale, ont-ils influencé son art musical? 

Certainement, il a lui-même affirmé dans une interview qu’il adorait les orchestres de music-hall et leurs très belles mélodies. Mais cette influence a commencé bien avant quand, enfant, il traînait dans la rue et observait de près les musiciens qui s’y produisaient.

Il faut rappeler que Chaplin est le premier artiste à avoir compris que la musique devait servir de contrepoint à l’image. Je m’explique. A l’époque du cinéma muet, quand dans un film s’engageait par exemple une course-poursuite, le pianiste qui accompagnait l’histoire racontée jouait une musique rapide. Or mon père avait horreur de cela; il trouvait que pour créer une émotion et un effet comique il faillait que la musique contredise l’image. Sachant qu’on n’est jamais mieux servi que par soi-même, il a alors décidé d’écrire lui-même la partition musicale de ses films.

«Smile», célèbre chanson des «Temps modernes» que votre père a composée, a été reprise par d’illustres interprètes, dont Barbara Streisand. Vous en avez vous-même tiré une comédie musicale il y a plus de 20 ans. Diriez-vous que c’est un tube de notre temps moderne?  

Oui, si l’on veut. Mais au-delà du titre, il y a ce sourire qui fut la marque de fabrique de mon père: il ne quittait pas son visage. A cela s’ajoutent les paroles de la chanson [écrites par John Turner et Geoffrey Parsons], en lesquelles le monde entier se retrouve: «Smile though your heart is aching» (Souris même si ton coeur fait mal). La portée mythique de la chanson vient aussi bien de sa mélodie, mélancolique, que de son contenu plein d’espoir.

Il y a un héritage spirituel dans la famille Chaplin où la plupart des enfants et petits-enfants pratiquent un métier artistique. Pour preuve, votre neveu James Thiérrée, metteur en scène, acrobate et comédien de renom qui s’est très souvent produit en Suisse. Que pensez-vous de lui?

James ressemble à mon père, non seulement en raison de son talent mais aussi de son physique, il a par exemple les mêmes cheveux bouclés que Chaplin. Comme son grand-père, il est, par ailleurs, passé par le cirque et possède une grande souplesse du corps et de l’imagination. Vous savez, les gens cherchent toujours à comparer les membres de notre famille, ça peut se comprendre. Il n’empêche que chacun de nous a ses mérites et tient à marquer son territoire. James est James et Chaplin est Chaplin.

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Mais vous, que retenez-vous de votre père?  

C’est une question qu’on me pose souvent. Je n’aime pas tellement y répondre car j’estime que ce n’est pas à moi de juger de l’effet Chaplin sur ma personne. Mais bon… je dirais que ce qui me reste de mon père est l’amour de l’art et surtout le côté humaniste qu’il a transmis à ses enfants. J’admire chez lui son sens de la justice sociale, observé aussi bien dans ses films que dans la vie. Il a défendu les communistes à l’époque du communisme, les juifs durant la Deuxième Guerre mondiale, les travailleurs au moment du crash boursier de 1929… Le personnage de Charlot, c’est tout cela précisément: un homme qui ne possède rien mais qui veut rester digne.

Qui vous plaît le plus chez Chaplin, le «chef-d’orchestre» que désigne cette exposition ou le chef de famille?

Pour moi, il était un père, avec des moments où il riait et d’autres où il se fâchait, comme tous les pères. Je suis né en Suisse en 1953, époque qui correspondait à la période heureuse de la vie de Chaplin. Il faut donc comprendre que le personnage de Charlot est quelqu’un d’autre à mes yeux. Comme je ne l’ai jamais vu sur un plateau de tournage, je ne m’associe pas à lui.

Vous vous appelez Eugene comme votre grand-père maternel Eugene O’Neill, grand dramaturge américain. A part le prénom, qu’avez-vous de lui?

Je ne l’ai pas connu car il est mort l’année de ma naissance, c’est d’ailleurs la raison pour laquelle je m’appelle Eugene. Mais j’ai appris à le «côtoyer» une fois adulte. Ma mère m’en parlait et puis j’ai visité sa maison aux Etats-Unis, près de New-York. Il y avait là une de ses pièces «Long Day’s Journey into Night», en grande partie autobiographique. Plus tard, j’ai lu d’autres ouvrages de lui. C’était un homme déchiré qui souffrait de dépression. Rien à voir avec mon père qui se distinguait par une grande volonté d’arriver, car au fond il ne venait de rien. Craignant d’être oublié, il soignait son succès. Durer était son voeu le plus cher.