Du Monte Verità au fitness tracker: l’héritage de la Lebensreform

Semaine internationale de yoga au Moléson, canton de Fribourg, 1971 Keystone / Joe Widmer

Des saunas au lait d’amande en passant par le yoga et la détox: l’influence du mouvement Lebensreform se poursuit encore aujourd’hui, comme l’explique l’historienne Eva Locher.

Ce contenu a été publié le 27 décembre 2021 – 15:51


interviewLien externe, l’historien Malte Thiessen estime qu’une partie du scepticisme à l’égard des vaccins trouve son origine dans l’idée d’un corps fort, capable de s’autoguérir, une pensée que le mouvement Lebensreform avait esquissée à l’époque.  

Qu’est-ce que cela signifiait, vivre «naturellement»? L’essentiel était de faire beaucoup d’exercice, d’adopter une alimentation saine, souvent végétarienne, de renoncer aux substances addictives, mais aussi de faire confiance à la naturopathie, et plus tard aux théories de la médecine alternative, comme la médecine traditionnelle chinoise ou l’homéopathie, et aux modes de vie tels que l’anthroposophie de Rudolf Steiner.

Les idées du mouvement Lebensreform, qui, pendant longtemps, ne concernaient que des cercles d’initiés, ont connu un boom après la Seconde Guerre mondiale, et leur influence continue de se déployer aujourd’hui.

L’historienne Eva Locher Philipp Dellafera

swissinfo.ch: Commençons par une grande invention suisse, le bircher muesli. Le fils de son inventeur a déclaré, en 1964, que les enseignements de son père étaient passés du statut de «privation de plaisir impossible à supporter» à celui d’un style alimentaire acceptable. Qu’y avait-il de si grave auparavant?

Eva Locher : À l’époque, la viande était un symbole de statut social important. Si quelqu’un venait à demander que l’on renonce volontairement à la viande pour des raisons de santé au profit des crudités, des céréales concassées et des légumes, c’était presque choquant. 

Les idées de la Lebensreform vont toutefois au-delà de la consommation de céréales et du végétarisme. À quoi ressemble une vie fidèle à ses principes?

L’alimentation est assurément fondamentale. Tous les adeptes étaient d’accord pour dire qu’il fallait consommer des produits aussi naturels et non transformés que possible. Les achats se faisaient dans les magasins diététiques, on consacrait beaucoup de temps à la cuisine, car les menus étaient très élaborés. À cela s’ajoutait un emploi du temps bien réglé, qui devait offrir suffisamment de sommeil, des phases de repos claires, et qui était marqué par un idéal de modération : il ne fallait pas trop manger, certainement pas fumer ni boire – et faire du sport.

Caricature d’un végétarien, 1931

Quel genre de sport?

Les adeptes s’adonnaient à une multitude de sports, comme les jeux de balle, la natation ou la course à pied. Au début, la danse et les exercices de gymnastique occupaient une place centrale, puis le yoga et ses techniques de respiration et de relaxation ont pris de l’ampleur. D’ailleurs, l’Association suisse Freikörperverein a publié de nombreux livres sur le yoga et a contribué de manière déterminante à la diffusion de cette pratique corporelle en Suisse – les studios de yoga actuels sont certainement un héritage de la Lebensreform.

Avez-vous d’autres exemples de cet héritage?

Le sauna, qui s’est imposé dès la fin des années 1940 comme nouveau rituel de santé grâce à l’«Association suisse pour la santé publique» orientée vers la naturopathie. Cette pratique est entrée dans la norme, elle figure aujourd’hui sur la liste des prestations de tous les hôtels wellness. Autre héritage central, le travail sur le corps, que la plupart des gens pratiquent aujourd’hui, et la réflexion intensive sur l’alimentation. Actuellement, on trouve des restaurants végétariens dans toutes les villes. Les grands distributeurs proposent du lait d’amande, des biscuits complets ou des produits à base de soja. Il y a quelques décennies, il s’agissait encore de produits de niche absolus. L’offre bio au rayon des légumes trouve également son origine dans ce mouvement. Dans les années 1950 déjà, des publications réformistes s’élevaient contre le «poison dans l’alimentation».

Suggestion de présentation pour des pâtés végétariens. Tiré du livre de cuisine Wendepunkt de Berta Brupbacher-Bircher, 1933. Helia Blocher????

À quel genre de société rêvaient les adeptes de la Lebensreform?

Par principe, le motif de leur critique de la société évoluait constamment. Vers 1900, on s’opposait à la technicisation et l’urbanisation. Après la Seconde Guerre mondiale, on s’est davantage concentré sur la consommation de masse et la destruction de la nature. Mais c’est en fait l’individu qui est au centre de tous les progrès. Ce n’est que lorsque chaque personne ajuste sa vie que la société s’améliore. C’était le mot d’ordre dès le début: de la réforme de soi à la réforme de la société.

«La naturopathie, en particulier, défend l’idée que l’être humain dispose de mécanismes d’autoguérison en raison de sa ‘force vitale’ et qu’il est capable de s’aider lui-même, d’aider son corps»

End of insertion

Pourquoi ce credo demeure-t-il séduisant aujourd’hui?

Les idées de la Lebensreform sont particulièrement attrayantes pour les personnes malades ou qui traversent une crise existentielle. Les pratiques proposées promettent l’autonomisation, elles fonctionnent comme un appui: on sait ce qu’on doit faire. La naturopathie, en particulier, défend l’idée que l’être humain dispose de mécanismes d’autoguérison en raison de sa «force vitale» et qu’il est capable de s’aider lui-même, d’aider son corps.

Tous ceux qui font du yoga ou boivent du lait d’amande sont-ils donc en pleine crise existentielle?

Bien sûr que non. Aujourd’hui, les idées du mouvement sont souvent associées à des objectifs d’optimisation de soi. Elles sont très compatibles avec la devise néolibérale selon laquelle chacun est l’artisan de son propre bonheur.

On les retrouve aussi dans cette volonté de contrôle du corps à l’aide de fitness tracker et de montres qui calculent le nombre de pas effectués. Il s’agit de travailler le plus possible sur son propre corps. Cette pulsion trouve son origine dans l’auto-observation méticuleuse au nom de la santé, une attitude que la Lebensreform prône depuis plus d’un siècle. 

La responsabilité de la santé pèse de plus en plus lourdement sur les épaules de l’individu. En cas de maladie, il suffit de manger plus sainement et de faire plus de sport. Le contexte social n’est pas pris en compte.

Cependant, la Lebensreform était intéressante, en particulier pour le milieu alternatif des années 1970.

Oui, mais plutôt que «cependant», je dirais «justement à cause de cela». La contre-culture d’après 1968 était en effet marquée par le retrait, on s’éloignait de l’objectif de la révolution en se consacrant à des changements de style de vie. On se détourne de la politique, mais aussi de la consommation de masse, on fonde des communautés rurales, on cultive soi-même des légumes et on fait son propre pain. Ce phénomène porte un nom: la «Counter Cuisine».

Livre de cuisine de la scène alternative inspiré par la Lebensreform

Les adeptes de la Lebensreform, en principe déjà âgés, ont également réalisé cet intérêt des plus jeunes. Ils se sont aperçus qu’ils n’étaient plus considérés comme des illuminés aux vêtements larges, mais que les alternatifs, puis des cercles sociaux plus larges, reprenaient leurs idées. Au milieu des années 1970, ils se voyaient soudain au centre de la société et siégeaient dans des comités aux côtés de scientifiques. C’est là qu’ils ont pu montrer que leurs théories étaient compatibles avec la société.

Dans quels domaines a eu lieu cette collaboration?

La lutte contre le tabagisme, l’agriculture biologique, les institutions comme l’Institut de recherche de l’agriculture biologique,Lien externe qui existe encore aujourd’hui. Mais aussi la protection de l’environnement depuis les années 1970.

Quelles sont les idées qui n’ont pas percé?

La pratique du ski nu. Les associations de naturisme recommandaient la lumière et l’air sur la peau nue, des éléments que l’on retrouve à l’état pur en montagne, dans la neige. Elles prônaient donc la pratique du ski sans vêtements. Mais s’il existe encore des randonneurs nus, plus personne ne part aujourd’hui skier sans s’équiper chaudement.

Campus Verlag

Articles mentionnés