Du lisier contre les fous du volant

Excursion à la campagne, vers 1912. Musée national suisse

Il y a 100 ans, grâce à une course légendaire, l’automobile remporta la première bataille qui devait lui permettre de s’imposer. La route jusqu’à la victoire finale fut cependant semée d’embûches et parfois même glissante.

Ce contenu a été publié le 05 octobre 2020 – 12:09 blog du Musée national suisse consacré à des sujets historiques. Ces articles sont toujours disponibles en allemand et généralement aussi en français et en anglais.

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Le temps réalisé démontra la performance du véhicule et la compétence du pilote. Pour l’automobile, moyen de locomotion encore nouveau et contesté, ce fut la meilleure des réclames. La première course automobile du col du Klausen avait attiré de très nombreux spectateurs. Le Gotthard-Post rapporta l’événement en ces termes: «Ce fut comme une invasion qui dura toute la nuit jusqu’au petit matin! Une colonne d’automobiles serpenta dans la nuit noire en direction du sommet du Klausen, entre les pétarades des motos et ici et là un piéton qui soupirait, inquiet pour sa sécurité.»

En effet, pas moins de 1000 automobiles participaient à la course ce dimanche-là, un nombre de véhicules qu’aucun col suisse n’avait encore vu. À travers les nuages de fumée, entre 12’000 et 15’000 personnes exultaient en regardant passer les bolides à toute vitesse.

Course automobile au col du Klausen, 1922. Bernhard Brägger
Négociation d’un virage: course au col du Klausen, années 1920. Musée national suisse

Du lisier est des fourches contre les automobiles

Mais à l’époque, conduire une automobile n’était pas de tout repos: crevaisons, surchauffe, toussotement du moteur, ruptures d’essieux, coincement de pistons et cliquetis de bielles étaient le prix à payer pour la vitesse.

Autre ombre au tableau: les routes n’étaient pas encore asphaltées, de sorte qu’il se formait d’immenses nuages de poussière dès les premières accélérations. En outre, les automobiles étaient équipées de pots d’échappement de mauvaise qualité, qui produisaient un bruit assourdissant. Pour couronner le tout, elles roulaient bien plus vite que les carrioles et étaient donc dangereuses. Dans le Luzerner Tagblatt, un touriste les critiqua sans ambages. Selon lui, l’automobile n’était rien d’autre qu’un «objet de luxe» créé pour «proposer aux riches un nouveau divertissement sportif et… énerver les bonnes gens avec de la poussière et des mauvaises odeurs… Pour moi, une voiture qui circule dans un beau paysage paisible est comme une tache d’encre sur la robe d’une mariée.»

Ce point de vue était partagé par les gens de la campagne qui réagirent vigoureusement en veillant à ce que les automobilistes ne reçoivent pas seulement de l’encre, mais également de l’eau ou du lisier. Certains les arrêtèrent avec des fourches à purin ou des fouets à bœuf, d’autres les empêchèrent de circuler en obstruant la route avec des troncs d’arbre ou des pierres. Les automobiles suscitaient un profond rejet.

De leur côté, les cantons réagirent de façon très hétérogène. Certains imposèrent une interdiction de circuler le dimanche, voire une interdiction tout court, d’autres ne prescrivirent aucune restriction excepté une limitation de vitesse à 30 km/h. Au final, la libre circulation des automobiles fut entravée par un ensemble confus de prescriptions, redevances, jours de circulation et limitations de vitesse.

A leurs débuts, les automobiles étaient assez dangereuses pour tous les usagers de la route. Photo d’un accident dans les années 1920. Schweizerisches Nationalmuseum
Automobiles sur la place du village à Andermatt, vers 1925. Staatsarchiv Uri, Altdorf

L’argent et le monde de l’automobile

Par la suite, l’automobile réussit à s’imposer comme nouveau moyen de locomotion grâce au secteur du tourisme et au développement des infrastructures dont elle avait besoin: pompes à essence, restaurants et garages. Les partisans de la voiture étaient en effet très conscients des enjeux économiques: les conducteurs étaient surtout de jeunes adultes fortunés, ayant le goût de l’aventure et ne regardant pas à la dépense.

C’est ainsi que la course du col du Klausen de 1922 eut lieu. L’idée fut lancée par la section zurichoise de l’Automobile Club de Suisse (ACS). En France et en Italie, les Grands Prix enthousiasmaient les foules. Les Zurichois voulurent faire de même en organisant une course au col de l’Albis, mais la police leur en refusa l’autorisation.

L’ACS Zurich reporta alors son choix sur la Klausenstrasse située entre Altdorf et Linthal. Pour obtenir l’accord des cantons d’Uri et de Glaris, les organisateurs durent ruser, car les courses automobiles étaient en principe interdites: ils ne parlèrent donc que d’«essais en montagne». Le Conseil d’État du canton d’Uri donna son autorisation, car «cette manifestation était indiscutablement à même de promouvoir l’industrie touristique, de faire de la réclame pour la Klausenstrasse, d’accroître les recettes du canton et de représenter en général un gain non négligeable pour le pays.» Encore affecté par la crise économique de 1921, Uri put ainsi sortir du marasme. En effet, le canton tira profit des autorisations de circuler, et l’hôtellerie et les restaurants de l’arrivée des touristes. L’automobile était une source de revenus, dont tiraient aussi parti les cantons alpestres.

Avec le temps, on s’habitua aux automobiles. Place de la gare à Zurich, vers 1930. Schweizerisches Nationalmuseum

La Confédération proposa bientôt une uniformisation des règles encadrant la circulation des automobiles. Une première accélération pour le monde automobile, qui dut cependant freiner provisoirement en 1927. La première proposition de loi fut rejetée. Il fallut attendre 1933 et la crise économique mondiale pour que des prescriptions harmonisées relatives à la circulation automobile entrent en vigueur dans toute la Suisse. Comme cela avait déjà été le cas sur la Klausenstrasse quelques années plus tôt, ce fut la peur de la crise qui ouvrit grand la voie à l’automobile. Vrouahm!