Dana Grigorcea porte l’art comme un parfum

Bucarest, Vienne, Berlin ou Zurich: l’art ne connaît pas de frontières, selon l’écrivaine roumano-suisse Dana Grigorcea. Dans son troisième roman Die nicht sterben, le comte Dracula est le miroir de notre monde.

Ce contenu a été publié le 14 avril 2021 – 13:30


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Après la naissance de leurs enfants, Dana Grigorcea et son mari ont déménagé à Zurich pour de bon. Elle a tout de suite été acceptée comme autrice suisse avec son premier roman, Baba Rada, publié en 2011. Ce fut une confirmation: l’art ne connaît pas les frontières. «Je ne me sentais étrangère que dans un sens global: étrangère au monde.»

Une pierre dans un sombre étang

Dana Grigorcea a toujours gardé le contact avec la Roumanie. La Roumanie est le cadre de tous ses textes. Seule la nouvelle Die Dame mit dem maghrebinischen Hündchen, publiée en 2018, se déroule à Zurich. Pourtant, comme l’a écrit un critique, Dana Grigorcea se déplace toujours plus vers l’ouest dans ses livres. En effet, une scène de son dernier roman est inspirée d’un moment vécu aux Etats-Unis. Lors d’une tournée de lecture, l’écrivaine observait un homme qui jetait des cailloux dans un étang à l’intention d’un chien. Ce dernier n’a pas réussi à les récupérer. Mais les gens autour de lui applaudissaient et disaient: «Awesome, awesome!» («Génial, génial!»).

Puis, elle-même a lancé un bâton au chien, qu’il a joyeusement rattrapé. La scène est décrite dans son dernier livre. L’épigraphe s’en fait l’écho: «Et ainsi le cercle ne cesse de s’élargir, comme les ondulations d’une pierre jetée dans l’eau.» (Dracula de Bram Stoker). Et Dana Grigorcea de déclarer: «J’ai sorti la pierre du sombre étang.»

«Je faisais semblant d’être profondément endormie et de voir tout comme dans un rêve, y compris celui qui m’est finalement apparu sous la forme d’une fumée verte chatoyante, d’un encens fort et épicé qui remplissait désormais la pièce. Sur les murs, j’ai entendu quelque chose ramper, l’air était humide; dans la chaleur de la nuit d’été, sa forte piqûre à la fois me glaçait et me réchauffait», écrit Dana Grigorcea dans son roman Die nicht sterben.

Dans ce livre, Dana Grigorcea fait référence à Dracula. Comme l’écrivain irlandais du 19e siècle Bram Stoker, elle associe le vampire à la figure historique du prince de Valachie, Vlad III l’Empaleur. Mais c’est aussi un roman sur la Roumanie communiste, sous la dictature de Nicolae Ceausescu. Et sur l’époque qui a suivi et les nouveaux vampires. C’est aussi un roman sur l’art: la narratrice est une peintre qui recherche la beauté, interroge les images et peut réduire sa perception à une image.

Un petit fauteuil à l’opéra

L’art est un thème récurrent dans l’œuvre de Dana Grigorcea, notamment dans son deuxième roman, Das primäre Gefühl der Schuldlosigkeit, pour lequel elle a décroché la troisième distinction du prix Ingeborg-Bachmann et a été sélectionnée au prix du Livre suisse en 2015. «L’art fait-il de nous de meilleures personnes?» est le sous-titre de son recueil d’essais Über Empathie. A cette question, l’écrivaine dit n’avoir pas encore trouvé de réponse. L’ouvrage est publié par la petite maison d’édition Télégramme, qu’elle dirige avec son mari depuis deux ans et qui s’est développée de manière quasi organique à partir de son réseau d’artistes.

«C’est une grande décision que d’être artiste et d’en vivre.» © Thomas Kern/swissinfo.ch

«Je veux croire qu’à travers l’art on peut aller au cœur du monde et de l’amour avec sa propre expression.» Grâce à son dernier roman, Dana Grigorcea a appris à porter un nouveau regard sur la société dans laquelle elle a grandi. C’était une société de classe moyenne supérieure. Dans le livre, elle dépeint des personnes qui se reprochent mutuellement leurs codes culturels dans un monde clos: références à la littérature, à la musique ou à la peinture. Ils ne voient pas la misère des pauvres gens. Dana Grigorcea souhaite que la culture demeure accessible à tous. «La littérature et l’art ont leur place au centre de la société», dit-elle. Même si les signes des temps semblent indiquer une direction différente, «l’affirmation de soi rend l’art possible».

Dana Grigorcea semble porter l’art et la culture comme un parfum qu’elle aime partager. Pourtant, raconte-t-elle, «c’est une grande décision que d’être un artiste et d’en vivre». L’art exige de l’humilité, selon elle. A Bucarest, elle a grandi face à l’opéra et y a suivi des cours de ballet. Un jour, elle a ouvert la mauvaise porte. Puis, elle s’est régulièrement faufilée dans la mezzanine pour observer les artistes se montrer sur scène sous leur meilleur visage. Il y avait là une petite chaise.

Comme une invitation

«L’obscurité ne chasse pas l’obscurité, seule la lumière peut le faire»: Dana Grigorcea s’est longtemps demandé si elle devait utiliser, au début de son roman, cette citation de Martin Luther King au lieu de celle du roman Dracula. C’est ainsi que la dimension politique du livre apparaît. Dès les premiers extraits, Susanne Krones, de la maison d’édition allemande Penguin Verlag, a été profondément impressionnée par l’audace avec laquelle Dana Grigorcea recourt à une très grande métaphore en faisant revivre le mythe de Dracula. «Comment, de là, avec humour et grande sensualité, émerge un roman sur toute une génération et sur la nostalgie toxique d’une main de fer qui met actuellement tant en danger notre Europe libre, c’est unique.»

Le roman traite du nationalisme et du chauvinisme que l’on pensait avoir vaincu depuis longtemps. Du désir morbide des gens de renoncer au pouvoir et de se croire en sécurité. Et du ton moralisateur et vengeur que l’on peut observer partout dans le monde. C’est cela, la littérature: une généreuse invitation à venir découvrir un lieu et l’occasion d’apprendre à se connaître soi-même sur différents plans.

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C’est une peintre qui a étudié à Paris. La narratrice revient dans la ville B., au pied des Carpates, où sa grand-tante Mamargot passait chaque été avec famille et amis dans une villa expropriée durant la dictature. Les horreurs du communisme sont derrière, mais les déchets de l’époque sont toujours stockés dans la cave. Le maire veut construire un parc Dracula pour s’en mettre plein les poches. Soudain, Dracula sort du caveau familial. Est-ce un rêve ou la réalité? La nuit, la narratrice sent des pouvoirs étranges grandir en elle. En tant que Vampirella, elle vole à travers la campagne au clair de lune et harcèle le fils du maire sur un court, lors d’un match de tennis.

Ce sont des images troublantes que Dana Grigorcea décrit dans son troisième roman Die nicht sterben. L’écriture est puissante, ingénieuse et dramatique. Etang, autoportrait ou miroir: avec de légers décalages, des motifs récurrents imprègnent le texte et se reflètent mutuellement. Il y a du frisson et de la profondeur, de la politique et de la poésie: une lecture très agréable.

Dana Grigorcea, Die nicht sterben, Penguin, 272 pages

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