Suisse

Comment les attaques de Donald Trump contre la diversité pourraient affecter le développement de médicaments

Travail dans un laboratoire pour la production de médicaments.


Les États-Unis représentent près de 50 % du chiffre d’affaires global de l’entreprise pharmaceutique suisse Roche.


Keystone / Georgios Kefalas

Des multinationales basées en Suisse comme Roche et Novartis ajustent leurs objectifs de diversité et d’inclusion à l’aune des décrets de Donald Trump. Les mettre de côté pourrait faire reculer la recherche de plusieurs décennies pour certains remèdes avertissent des experts.

De grosses compagnies qui n’ont pas leur siège aux États-Unis ne sont pas à l’abri des pressions exercées aujourd’hui par décrets par le président américain Donald Trump. Certaines avec siège en Suisse viennent d’annoncer avoir adapté leur langage et objectifs en termes de diversité, équité et inclusion (DEI) outre-Atlantique, mais aussi globalement.

Le groupe Roche a déjà revu son ambition sur dix ans. Son objectif de «parvenir à un environnement inclusif au travers d’un leadership mondial reflétant notre main-d’œuvre» est devenu «favoriser un environnement inclusif inspirant les personnes à donner le meilleur d’elles-mêmes». Une adaptation confirmée à swissinfo.ch par un porte-parole du groupe.   

Cette décision a été prise en réaction aux ordres de la Maison-Blanche. En particulier le décretLien externe du 21 janvier dernier qui vise «à mettre fin à une discrimination illégale» et à «restaurer une reconnaissance basée sur le mérite». Le texte encourage le secteur privé à abroger ces «préférences».  

Donald Trump accuse ces politiques de véhiculer «une culture woke» conduisant à traiter injustement ce qui n’est pas une minorité. Des politiques et programmes qui prônent par exemple des lieux de travail accueillants et la levée d’obstacles pour les groupes marginalisés afin que ceux-ci soient représentés à des postes importants. Des compagnies américaines et mondiales ont tenté d’attirer et retenir des talents ainsi tout en répondant aux besoins d’une clientèle qui est beaucoup plus diversifiée aujourd’hui.

Mi-février, la compagnie Roche a déjà supprimé du site internet de sa filiale américaine GenentechLien externe ses objectifs en faveur de la diversité. Et Novartis, son concurrent à Bâle, a indiqué la semaine dernière avoir mis fin à ses panelsLien externe dans ce domaine dans son processus d’embauche aux États-Unis.

Dans un courriel adressé courant mars à son personnel, courriel que swissinfo.ch a pu consulter, la direction de Roche précise que procéder à des changements au niveau mondial est lié au fait que les programmes et objectifs du groupe «peuvent avoir un impact sur nos organisations aux États-Unis si nous ne sommes pas en conformité avec la nouvelle loi».

Mais le fait qu’une multinationale qui a son siège en Suisse se plie aux exigences de Donald Trump soulève des questions sur la portée de celles-ci. Car des secteurs essentiels de ces grands groupes comme la recherche et le développement de médicaments risquent d’en pâtir directement.  

Mieux comprendre comment des maladies affectent de façon différente des personnes selon leur sexe, genre et appartenance ethnique est devenu un pan important de la recherche pour trouver des traitements plus ciblés.

En 2022, le groupe Novartis a investi 17,7 millions de dollars (environ 15 millions de francs suisses) pour un plan sur dix ans de lutte contre les inégalités raciales lors d’essais cliniques. Un an plus tôt, l’initiative BeaconLien externe of Hope avait déjà été déployée par ce même groupe afin de collaborer avec 26 universités historiquement afro-américaines aux États-Unis.

Novartis a indiqué à swissinfo.ch vouloir poursuivre ce projet. Le groupe assure aussi continuer d’investir pour «une représentation diversifiée des patient-es lors d’essais cliniques», selon son porte-parole, qui ajoute que «c’est essentiel pour les efforts de la recherche et du développement».

Dans son rapport 2024, son concurrent Roche avait rappelé également son souci «d’intégrer la diversité, l’équité et l’inclusion dans tous les aspects de la recherche pharmaceutique et diagnostique, et dans le développement et l’apport de solutions. Roche avait précisé au surplus disposer alors «d’une équipe entière dédiée au soutien de la recherche inclusive».

Pour sa filiale aux États-Unis, le porte-parole de Roche nous a répondu que la compagnie allait «continuer de se concentrer sur des études incluant des patient-es de races, ethnies et ascendances diverses pour garantir que les essais cliniques reflètent les patientes et patients dans leur ensemble».

Mais un vent d’incertitude souffle. Dans le courriel à son personnel, la direction relève que «des changements interviendront dans le contenu, les activités et les programmes en lien avec la diversité, l’équité et l’inclusion». Aux États-Unis, mais là encore de manière plus globale aussi.

Préjudice à long terme

Selon plusieurs spécialistes que swissinfo.ch a pu consulter, ce sont en définitive les patientes et patients qui souffriront en premier lieu d’un recul de la diversité dans le secteur du développement des médicaments.   

«Ne pas prendre en compte le sexe, le genre et la race dans ce type de recherches est non seulement une mauvaise nouvelle pour la science, mais cela relève de la négligence», lance Antonella Santuccione Chadha, pathologiste et neurologue. Après avoir travaillé chez Roche et Biogen entre 2018 et 2022, elle dirige la Women’s Brain Foundation à Zurich.

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Publiée en 2024 par le McKinsey Health Institute, une étudeLien externe a révélé qu’au cours des quarante dernières années, les produits pharmaceutiques ont en moyenne été 3,5 fois davantage retirés du marché en raison d’effets indésirables constatés pour les femmes plutôt que sur les hommes.

Des essais cliniques avec des femmes en âge de procréer n’ont été autorisés qu’à partir de 1993 aux États-Unis par l’Agence américaine des produits alimentaires et médicamenteux (Food and Drug Administration). Mais depuis une dizaine d’années environ, de nombreux organes de contrôle des médicaments, en Suisse notamment, élaborent des normes, guides et orientations pour une plus grande diversité dans les essais.  

L’importance d’étendre ces essais à une population plus diverse est devenue une question pressante aussi d’un point de vue démographique. D’ici 2050, une personne sur quatre sur cette planète sera issue d’Afrique contre une sur onze en 1960, selon l’ONU. Aujourd’hui, alors que l’Afrique dénombre plus de 16% de la population mondiale et 25% de sa charge de morbidité, seuls 2 à 4% des essais cliniques mondiaux y sont menés.

Pour Claudia Vaccarone, experte en stratégies d’inclusion, les effets d’un recul de la diversité pourraient être «tangibles et effrayants» à la fois. Et impacter à l’avenir «l’étude et le développement de remèdes et les conseils pour répondre aux problèmes de santé des femmes et des minorités».

Sous pression

Des signaux confirment déjà que la diversité et l’inclusion sont mises à rude épreuve en matière de recherche médicale sous Donald Trump.  

La semaine qui a suivi sa prestation de serment à Washington, plusieurs pagesLien externe des sites fédéraux consacrées à la diversité ont été supprimées. Y compris un projet de lignes directrices devant être finalisé cette année pour les fabricants de médicaments et d’appareils, ceci pour des essais cliniques avancés pour des populations sous-représentées. Si ces lignes ont depuis été rétablies, nul ne sait ce qu’il adviendra des efforts en cours.  M

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En février, l’agence de presse BloombergLien externe a rapporté que la compagnie de la pharma américaine Bristol Myers Squibb Co. avait déjà biffé ses objectifs de diversification pour ses essais cliniques selon son rapport 2024.

Mais les États-Unis restent le pays le plus important pour la pharma. Novartis et Roche y réalisent entre 40% et 50% de leurs recettes au niveau mondial. Ces entreprises ont conclu aussi jadis de juteux contrats avec le gouvernement américain afin de mener des recherches et fournir des médicaments. Notamment dans le cadre de Medicare, le programme national d’assurance maladie pour les personnes de plus de 65 ans.

«Les sociétés ont besoin de règles, conseils et incitations pour s’assurer que ces essais reflètent les populations qu’elles veulent servir. Ce n’est pas l’heure de revenir en arrière», assène Antonella Santuccione Chadha.  

Texte relu et vérifié par Virginie Mangin, traduit de l’anglais par Alain Meyer/op

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