Comment «décoloniser» l’aide au développement?

Sur le terrain de l’hôpital Albert Schweitzer dans la ville de Lambaréné (Gabon) en 1954. © Eugene Smith/magnum Photos

Sur un point, les voix du Sud et celles des milieux conservateurs d’Occident convergent: l’aide au développement est colonialiste. Mais leurs opinions divergent quant à la façon de changer ce système.

Ce contenu a été publié le 09 octobre 2021 – 10:00

Ils font partie du paysage, ces dépliants et affiches mettant en scène un enfant noir en larmes, avec en bas un coupon qui en appelle aux dons.

Les ONG utilisent ce genre d’image pour faire appel à la compassion des gens et les inciter à faire des dons: ici une fillette de quatre ans dans un orphelinat à Madagascar en 2007. Keystone / Kim Ludbrook

Mais pour Dylan Mathews, membre de l’ONG Peace Direct, engagée sur le terrain avec des militants pacifistes, il s’agirait d’une forme de racisme structurel. Nombre d’ONG internationales utilisent ces stéréotypes – des enfants africains dans la misère – pour récolter de l’argent. De quoi donner aussi le sentiment que le Nord peut «sauver» le Sud, selon lui.

Avec d’autres ONG officiant dans le Sud, Peace Direct a interrogé plus de 150 personnes actives dans l’humanitaire et l’aide au développement, dans le cadre d’une consultation en ligne sur plusieurs jours. Des recommandations ont ensuite été compilées dans un rapport, afin de montrer comment ces aides pourraient être «décolonisées».

L’affiche qui exhibe un enfant en larmes n’est qu’un exemple parmi d’autres. Il n’est pas rare d’ailleurs que des organisations critiquent elles-mêmes ce genre d’attitude coloniale qui a toujours cours dans la coopération. Aux dires de la diplomatie suisse, dont l’un des champs d’action a trait précisément à l’aide au développement, plusieurs pays du Sud soulèvent déjà cette question lors de débats aux Nations unies.

Paradoxalement, ils reçoivent en Occident le soutien des milieux de la droite conservatrice. Pour l’une de ses représentantes en Suisse, Barbara Steinemann, conseillère nationale et membre de l’Union démocratique du centre, cette aide aurait quelque chose de condescendant et de dégradant. Ce qui la dérange aujourd’hui fondamentalement, c’est qu’elle «repose surtout sur l’idée que celles et ceux du bas de l’échelle ne peuvent pas s’en sortir sans l’aide d’autrui».

Supprimer l’aide au développement?

Ce problème serait résolu en abolissant purement et simplement cette aide, si l’on considère donc l’argumentaire des cercles conservateurs.

Barbara Steinemann prend l’exemple de pays comme le Vietnam ou la Corée du Sud, qui n’ont pas ou peu reçu d’aide d’Occident, mais qui se sont tout de même développés rapidement. Elle souligne également que des États africains financent une partie de leur budget grâce à l’aide au développement. «Des sommes considérables qui n’ont d’ailleurs souvent pas permis d’atteindre certains objectifs, note-t-elle. La conclusion politique probable qui s’imposerait serait de retirer l’aide de ces zones.»

Le Sud a une autre vision. «Les militants qui ont participé à cette consultation ne demandent pas la fin de la coopération internationale», précise Dylan Mathews. Ils veulent avant tout un changement de comportement et d’attitude des acteurs de l’aide au développement.

Barbara Steinemann ne préconise pas non plus la fin de toutes les aides, mais privilégierait des fonds à l’aide d’urgence. Pour soutenir des victimes de conflits ou catastrophes. «Malheureusement, nous dépensons des millions de francs en études, conférences, ateliers, tables rondes, sans oublier les subventions pour couvrir le loyer des bureaux de l’ONU», déplore-t-elle. Trop d’argent irait, selon elle, aussi dans la culture et la défense de causes idéologiques au lieu d’aider des zones vraiment en crise. «Des investissements en faveur de troupes de théâtre ou de peintres au Mali ou en Ouzbékistan, ou une école de rock en Bosnie-Herzégovine», énumère-t-elle. Et il est vrai qu’en observant les données relatives aux projets soutenus par la coopération suisse (DDC), l’aide au développement n’est parfois qu’apparente.

La Suisse a soutenu une bibliothèque à Bamako (Mali). La photo de 2005 montre le président de la Confédération de l’époque, Samuel Schmid (deuxième à gauche), avec le fondateur de la bibliothèque, le professeur Mamadou Clazie Cissouma (tout à gauche). Keystone / Monika Flueckiger

D’où cette question centrale: les populations locales ne sont-elles pas mieux armées pour savoir quelles aides leur sont réellement utiles?

Déplacer le pouvoir de décision

Faye Ekong. zvg

Pour «décoloniser» l’aide au développement, il faudrait à l’avenir laisser les pays bénéficiaires décider eux-mêmes de l’utilisation de ces fonds. C’est l’avis de Faye Ekong, politologue anglo-nigérian et experte en gestion d’entreprise, qui a passé une partie de son enfance au Ghana.

Autrement dit, changer à la fois la teneur du récit et déplacer les centres de pouvoir. «Si vous veniez par exemple un jour chez moi et que vous m’aidiez à réorganiser ma demeure, j’espère au moins que vous me laisserez décider de la manière dont j’entends l’agencer», résume Faye Ekong. Selon elle, la coopération doit être un partenariat d’égal à égal.

Des réparations sans condition plutôt qu’une aide

De son côté, l’ONG Peace Direct soulève un autre pli de l’histoire postcoloniale: il est de plus en plus exigé aujourd’hui que les pays occidentaux versent des réparations – et sans conditions – pour les torts causés à l’époque des dépendances. Actif dans l’ONG African Development Solutions (ADESO), Degan Ali s’est fendu de cette remarque lors de la consultation: «Si nous troquons l’aide humanitaire et au développement en réparations, cela devient un droit et non plus une faveur. Il serait alors inutile de refuser ce droit à des ONG locales d’entraide sous prétexte qu’elles n’ont pas les capacités suffisantes.»

Professeur en sociologie et expert du continent africain à l’Université de Bâle, le Mozambicain Elisio Macamo penche également en faveur des remboursements. Lui aussi use d’une métaphore pour illustrer son propos: «Imaginez une famille dont le père est alcoolique et n’est plus en capacité de s’occuper de ses enfants. Un cambrioleur se présente un jour à leur domicile et dérobe des objets de valeur. La police retrouve le malandrin, qui réplique: ‘Je ne rendrai ces objets qu’à la seule condition que le père se comporte à l’avenir correctement’». Voilà qui relèverait, selon l’expert, de l’arrogance et de la malhonnêteté d’un Occident plutôt donneur de leçons. Un comble après tout ce qui s’est déjà passé.  

Le professeur Elisio Macamo. Universität Basel

D’autres sont plus sceptiques. D’autant que les ex-puissances coloniales n’ont pas encore toutes reconnu leurs torts et dégâts occasionnés jadis. «Tous les pays occidentaux ne sont bien sûr pas concernés», nuance Dylan Mathews. «Certains n’ont jamais été de telles puissances», à l’instar de la Suisse. Pour elle, au lieu de s’acquitter de sommes de réparations, Dylan Mathews prônerait plutôt l’annulation des dettes concédées par les pays en développement. Ce qui permettrait, selon lui, de réfléchir autrement et «décoloniser» la pensée.

Du business au lieu de la charité

Une des solutions dans le futur serait peut-être de privilégier les investissements plutôt que les dons. Une voie choisie déjà par la Chine.

Toujours plus prégnante en Afrique, l’influence chinoise repose sur une approche différente. À l’inverse des pays occidentaux, Pékin ne s’est pas donné pour mission d’améliorer les droits humains sur place. La Chine justifie sa présence par des motifs économiques. «Elle construit sur place des infrastructures avec un but de profits», résume Faye Ekong. Et avec des résultats probants: l’Afrique n’a jamais eu autant d’infrastructures, bien plus que l’aide internationale n’aurait pu lui fournir.

Faye Ekong est bien placée pour évoquer le sujet. Comme consultante en gestion d’entreprise, elle s’intéresse au devenir du travail. En d’autres termes, que faut-il faire notamment pour que les gens aient du plaisir à venir travailler dans une entreprise? Basée au Kenya, sa société, Ravelworks Africa, a visé d’abord le marché d’Afrique subsaharienne. Mais aujourd’hui, ses principaux clients sont américains et européens. «Cela prouve que les temps changent. Des sociétés occidentales recherchent désormais les conseils d’entreprises basées en Afrique.»  

Rémunérer équitablement les autochtones

Peace Direct conseille d’ailleurs aux agences gouvernementales actives dans la coopération de repourvoir les postes vacants à l’étranger avec du personnel local. Aujourd’hui, de nombreuses ONG internationales continuent d’embaucher en priorité des expatriés blancs, notamment aux postes de direction, alors que du personnel qualifié ne manque pas sur le terrain. Peace Direct soulève un autre lièvre: les énormes différences de salaires qui perdurent entre le personnel occidental et celui qui travaille sur place. Un autre cas de racisme structurel, relève l’ONG.

Elisio Macamo voit le problème un peu différemment. «Si vous accordez des salaires suisses aux autochtones, de nouveaux déséquilibres apparaîtront, avec des locaux qui gagnent nettement moins notamment.»

Barbara Steinemann va plus loin: l’Occident compte énormément d’emplois dépendant de sommes liées à l’aide au développement. Elle prévient: «Les deniers publics ne doivent pas servir à entretenir une industrie de l’aide». Et elle dénonce les salaires élevés pratiqués, selon elle, à la Direction du développement et de la coopération (DDC).

Selon la directrice de la DDC, Patricia Danzi, la Suisse ne doit jamais perdre de vue les besoins de l’environnement local dans lequel la DDC travaille: «Quelle valeur ajoutée pouvons-nous apporter en tant qu’agence suisse de coopération internationale par rapport aux autres? C’est la question que nous devons nous poser en permanence.» © Keystone / Christian Beutler

Que fait la Suisse?

Cette question de la «décolonisation» de l’aide au développement est aujourd’hui débattue au plus haut niveau de l’État suisse. Questionné par SWI swissinfo.ch, un porte-parole du Département fédéral des affaires étrangères (DFAE) assure par exemple que la DDC adapte son approche, mais n’endosse pas le vocable de «décolonisation».

«La DDC encourage les compétences interculturelles de son personnel», répond-on à Berne. Ou encore: «La DDC adapte régulièrement sa terminologie» en usant davantage du terme de «coopération internationale» que «d’aide au développement». En outre, la DDC explique aujourd’hui recourir fréquemment à des évaluations ainsi qu’à des bilans.

Mais on reste loin d’une révolution copernicienne. Kimon Schneider, chargé de cours au Centre pour le développement et la coopération NADEL de l’École polytechnique fédérale de Zurich (EPFZ), estime que «la DDC aborde de manière indirecte plusieurs questions liées à la décolonisation. La DDC pourrait être plus systématique et explicite.»

Pour autant, la Suisse privilégie toujours plus un mode participatif. Ce qui n’est pas toujours le cas dans d’autres pays. Sans doute que les recettes éprouvées à l’échelle de la politique en Suisse et les valeurs qui y sont défendues pousseraient à freiner ces tendances colonialistes: recherche du consensus, inclusion des minorités, dialogue interculturel.

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