Celestino Piatti – l’homme derrière les hiboux

Thilo Beu

Ses graphismes ont fait la couverture de plus de 200 millions de livres en Europe et ses affiches ont marqué la Suisse pendant des décennies. En janvier 2022, le graphiste Celestino Piatti aurait eu 100 ans. Qui était l’homme derrière les hiboux et à quoi tenait son immense succès?

Ce contenu a été publié le 03 janvier 2022 – 14:59


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Dans une librairie d’occasion suisse, il est impossible de ne pas tomber sur un livre dont Celestino Piatti a réalisé la couverture – il en a créé plus de 6300, rien que pour la maison d’édition allemande dtv, imprimées avec un tirage total de 200 millions d’exemplaires.

Enfant d’une fille de paysans zurichois et d’un sculpteur tessinois, il s’est mis à son compte à l’âge de 26 ans, après avoir suivi une formation de graphiste. L’œuvre immense de sa vie ne comprend pas seulement des couvertures de livres, mais aussi des peintures, des lithographies, des illustrations, des livres pour enfants et des sculptures. Ses affiches publicitaires, en particulier, ont marqué le paysage routier pendant des décennies.

Sa marque de fabrique? Des couleurs vives, encadrées par des contours noirs. Mais d’où venait la fascination qu’il exerçait sur un large public?

SWI s’est entretenu avec Philipp Messner, responsable de la collection d’affiches de l’école de design de Bâle, pour savoir ce qui a fait de Piatti l’un des graphistes suisses les plus populaires du 20e siècle.

swissinfo.ch: Pourquoi Celestino Piatti a-t-il eu autant de succès?

Philipp Messner: Il a tout simplement fait les choses correctement, c’était un graphiste extrêmement compétent, un expert. Il a connu ses premiers succès en tant que graphiste d’affiches. Peu après s’être mis à son compte en 1948, l’un de ses travaux a été élu parmi les meilleures affiches suisses de la même année.

La Suisse était alors à l’apogée de l’affiche, qui se caractérisait notamment par une compétition artistique productive entre les graphistes. La barre était placée très haut, si l’on pense par exemple à des contemporains comme Herbert Leupin et Donald Brun – tous deux plus âgés que Piatti de quelques années et également actifs à Bâle à la même époque.

Si le style typique de Piatti a fait ses preuves pendant des décennies sans se lasser, c’est sans doute parce que le créateur a toujours réussi à condenser des idées de manière concise et surprenante dans une image. Dans son graphisme, Celestino Piatti ne s’est jamais reposé sur ses lauriers. Il a constamment recherché la meilleure variante possible.

Celestino Piatti s’est efforcé de créer de nouvelles formes: à gauche, l’affiche pour le Ballet de Bâle, qu’il a peinte directement avec le tube de peinture, à droite l’affiche pour la montre Submariner de Rolex. www.celestino-piatti.ch

Comment a-t-il si bien su saisir l’esprit du temps qui régnait alors?

Au milieu des années 1950, il a trouvé son style illustratif typique, avec ses surfaces colorées et ses lignes de contour noires épaisses qui font penser à des vitraux. Le «style Piatti» est très reconnaissable et le créateur est ainsi devenu lui-même une marque.

La jovialité évidente de ses créations en fait aussi partie. Ses images transmettent une profonde humanité, même dans des publicités de produits profanes.

En cela, il était plus qu’un graphiste publicitaire, il était quelque part toujours un artiste. Les animaux humanisés qui peuplent ses affiches depuis les années 1950 sont, dans leur mignonnerie, exempts de calcul ou de cynisme. Elles transmettent un regard affectueux sur le monde. Je pense que c’est là que réside une qualité particulière du travail de Celestino Piatti, grâce à laquelle il a réussi à établir une relation avec son public.

Comment a-t-il réussi, en tant que Suisse, à acquérir une notoriété internationale?

Ce qui a été déterminant pour son succès international, c’est avant tout sa collaboration avec la maison d’édition Deutscher Taschenbuchverlag (dtv), qui s’est lancée sur le marché en pleine croissance du livre broché. En 1961, Celestino Piatti a développé pour cette dernière un concept de présentation typographique pionnier et homogène. Au cours des 35 années suivantes, il a fourni des illustrations pour plus de 6000 couvertures de livres, qui ont été imprimées avec un tirage total de plus de 200 millions. Dans l’espace germanophone, le graphisme de Piatti est ainsi irrévocablement entré dans la mémoire collective.

Celestino Piatti a souvent été loué pour son trait sûr. Pour rendre Bertold Brecht de manière caractéristique, il a fait 28 essais au pinceau et à l’encre de Chine. A droite: le motif choisi pour la couverture du livre, 1965. www.celestino-piatti.ch

Malgré son goût pour l’expérimentation, un motif récurrent est la chouette. Pouvez-vous nous en dire plus à ce sujet?

Celestino Piatti n’a dessiné aucun autre animal aussi souvent que la chouette. La première fois qu’elle apparaît, c’est en 1957, comme symbole classique de la sagesse, sur une affiche d’image pour l’industrie suisse du livre.

Dans l’univers de Piatti, la chouette est intelligente, douce et serviable – des qualités qui avaient une grande importance pour Piatti. D’une part, le visage de la chouette, qui la distingue des autres oiseaux, invite à l’humanisation. D’autre part, lorsqu’on voit une chouette de Piatti, on remarque en premier lieu ses grands yeux et son regard pénétrant. En tant que graphiste et artiste, Piatti était sans aucun doute un visuel, pour qui l’observation était une partie importante du travail et de la vie. Je vois dans l’étude du motif de la chouette une confrontation avec soi-même et son rôle dans le monde – une confrontation qui ne finit jamais.

Couverture du livre pour enfants “Eulenglück”. www.celestino-piatti.ch

Les 100 ans de Celestino Piatti

Claudio Miozzari, Barbara Piatti: « Celestino Piatti: Alles, was ich male, hat Augen ».Lien externe Christoph Merian Verlag. 2021.

Celestino PiattiLien externe

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