Au Moyen Âge, l’Europe chrétienne a façonné la haine de la communauté juive

L’imaginaire lié à la haine de la communauté juive ne connaît presque aucune limite: page de couverture du pamphlet antisémite de 1571 «Der Juden Ehrbarkeit» («La respectabilité des juifs»). archive.org
Série L’antisémitisme en Suisse, Épisode 1:

Comme l’a encore une fois montré la pandémie, presque tous les récits complotistes considèrent les juifs et juives comme responsables des divers maux de la planète. Ces mensonges trouvent leur origine dans l’Europe du Moyen Âge. Durant des siècles, d’atroces histoires ont été colportées accusant cette communauté de sacrifier des enfants, d’empoisonner des puits et d’exploiter financièrement la population.

Ce contenu a été publié le 28 juillet 2022 – 17:02


Sara LiptonLien externe. Désormais, ils se distinguent des chrétiens. Dans les illustrations de la Passion du Christ, ils portent les nouveaux signes distinctifs qui leur ont été imposés: des chapeaux ou des anneaux jaunes, cette couleur étant le symbole de l’avarice, de l’envie et de l’orgueil. Les visages juifs commencent aussi a être dessinés avec un nez crochu, à l’image de Satan.

Le nez recourbé du diable symbolise, par sa laideur, la méchanceté mesquine du personnage. British Library Board /Arundel 157 f.5v

Progressivement, la haine de la communauté juive commence à se détacher des explications théologiques. À la fin du 14e siècle, la peste ravage l’Europe et avec elle un nouveau mensonge: les juives et les juifs auraient empoisonné les puits afin de répandre la maladie. Au fur et à mesure que se propagent ces rumeurs, une vague de persécution et d’extermination s’abat sur la communauté.

En 1348 à Lausanne, un médecin juif affirme sous la torture que des juifs auraient fomenté un complot en fabriquant un poison et en le distribuant à la diaspora avec l’ordre d’empoisonner les sources locales d’eau potable. Les autorités envoient des copies de cette «confession» à Fribourg, Berne et Strasbourg, d’où elle se répand dans tout l’Empire germanique. Les villes échangent leurs expériences en matière d’expulsion et d’extermination. Lorsque la nouvelle de cette «confession» arrive dans un lieu, elle est suivie de perquisitions, de tortures et de persécutions. En 1348, les villes suisses de Berne, Berthoud, Soleure, Schaffhouse, Zurich, Saint-Gall et Rheinfelden ont expulsé ou exterminé toute leur communauté juive.

Début 2020, des mèmes ont rapidement circulé sur internet accusant les juifs d’être à l’origine de la pandémie. Au contraire, ce mème-ci dénonce les caricatures antisémites et la volonté d’attribuer la responsabilité de la Covid-19 à la communauté juive. ADL

En 1349, les villes conseillent aux communes encore réticentes, comme Aarau ou Winterthour, d’exterminer également leur communauté juive. Ce qu’elles font par la suite. En 1348, les autorités de Bâle bannissent encore les auteurs de dommages et destructions dans le cimetière juif. Mais en 1349, elles décident d’expulser tous les juifs et les juives de la ville et d’en brûler une centaine dans une maison en bois construite sur une île du Rhin.

Le mensonge du riche juif

En 1400, de premières voix s’élèvent pour souligner explicitement le lien entre les persécutions et le rôle économique assigné aux juifs depuis le début du millénaire. Le chroniqueur strasbourgeois Fritzsche Closener relève que le fait de pouvoir se débarrasser de ses dettes en expulsant ses créanciers juifs est le poison qui a été fatal à cette communauté.

Après les pogroms liés à la peste, les communautés juives se réinstallent progressivement dans les villes européennes. Mais les consignes discriminatoires de l’Église sont suivies avec davantage de rigueur: à Zurich, les prostituées qui offrent leurs services aux juifs sont bannies et les femmes qui ont des relations intimes avec eux sont humiliées en public et forcées de porter un chapeau pointu. Les chrétiens sont punis s’ils sont surpris à danser ou faire la fête avec la communauté juive. À Bâle, les juives et les juifs n’ont pas le droit de toucher les denrées du marché. À Genève, ils sont placés dans un ghetto qu’ils doivent partager avec les prostituées jusqu’à la fin du 15e siècle.

Avec les expulsions et le remboursement très arbitraire des dettes, la fortune de nombreux créanciers juifs diminue fortement au 14e siècle. Les règles sont assouplies et de nombreux concurrents chrétiens se lancent dans ce commerce. Les juifs sont poussés vers l’activité de prêteur sur gages, considérée comme particulièrement répréhensible puisque les débiteurs perdaient ainsi leurs terres et leurs habitations.

Le mème antisémite «Happy Merchant» circule dans toutes les variantes possibles sur internet. Il montre un homme avec le nez crochu qui se frotte les mains et est utilisé comme symbole pour prétendre que la communauté juive contrôle le monde et ne cesse d’accroître son influence. Cette version-ci fait référence au vaccin contre la Covid-19. ADL

Les nobles appauvris attribuent leur déclin économique aux intérêts élevés perçus par les juifs, même si ceux-ci représentent souvent la dernière issue pour se procurer des liquidités. La communauté juive devient alors le bouc émissaire d’un changement de structure économique, le pouvoir féodal cédant sa place à une économie dominée par le commerce urbain.

Le fait que les juifs pratiquent l’usure devient le motif principal des persécutions contre cette communauté, car leur importance économique décline et la population n’a plus besoin d’eux. Les villes de toute l’Europe commencent à expulser définitivement leur population juive, même si un médecin ou une famille ont parfois le droit de rester. À la fin du 15e siècle, toutes les communautés juives sont bannies de Suisse. Elles s’enfuient généralement vers l’Est ou s’installent dans des régions rurales.

Mais l’absence de la population juive n’atténue pas la haine à son encontre. Chaque année, des figures diaboliques de juifs sont mises en scène dans les jeux de la Passion du Christ et la fable du juif obsédé par l’argent et avide de sang continue de se développer.

La figure antisémite du juif assoiffé de sang est ici utilisée pour critiquer les formes modernes de commerce. Leon Barritt: The Commercial Vampire (1898). wikicommons

L’antisémitisme ne s’estompe pas non plus avec le déclin du catholicisme: les discours hostiles de Martin Luther contre la communauté juive sont considérés par les historiennes et historiens comme un point de jonction majeur qui relie la haine des juifs et des juives au Moyen Âge et à l’époque moderne.

Le juif est considéré par défaut comme étant un principe malfaisant, économiquement nuisible et divinement corrompu. La haine contre cette communauté passe gentiment dans le folklore et les histoires paranoïaques sur les juifs et les juives deviennent des passe-partout pour traverser des périodes de ruptures et des phases d’incertitude.

L’antisémitisme moderne s’inspire de toute cette histoire haineuse à l’encontre de la communauté juive. Lors des bouleversements radicaux provoqués par l’industrialisation au 19e siècle, les juives et les juifs servent à nouveau de paratonnerre. La haine prend une tournure biologique avec le développement des théories raciales, qui se propagent de manière dévastatrice à travers le monde.

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