Au Kazakhstan, la délicate politique étrangère de la Suisse

Le président de la Confédération Guy Parmelin (à gauche) et le président kazakh Kassym-Jomart Tokaïev, à droite, lors d’une visite officielle de ce dernier à Genève, le lundi 29 novembre 2021. Keystone / Salvatore Di Nolfi

L’exemple du Kazakhstan le montre: les intérêts économiques de la Suisse entrent parfois en conflit avec son engagement en faveur de la démocratie et des droits humains.

Ce contenu a été publié le 10 février 2022 – 16:05


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La Constitution oblige la Suisse à promouvoir la démocratie. Un mandat que le pays prend au sérieux. Mais, dans les États qui revêtent une importance particulière pour l’économie, la politique étrangère se trouve parfois confrontée à un dilemme. D’un côté, la Suisse doit parler de démocratie et de droits humains avec des régimes contestés. De l’autre, elle conclut avec ces derniers des contrats lucratifs. Au risque d’un véritable conflit d’intérêts: les liens économiques étroits avec la Suisse, dont la démocratie fait souvent figure de modèle, peuvent servir aux dictateurs à s’enrichir et légitiment parfois même leur existence.

Le Kazakhstan, pays d’Asie centrale, est le deuxième plus grand État issu de l’Union soviétique. Il compte près de 19 millions d’habitantes et d’habitants. Au début de l’année, des dizaines de milliers de personnes ont participé à des manifestations contre le pouvoir. La répartition inégale des vastes richesses minières du pays a conduit à l’explosion sociale. Le gouvernement, soutenu par des troupes d’autres États postsoviétiques, a répondu par une sanglante répression, violant les droits humains selon les observateurs et observatrices.

«Les gens sont fatigués des mensonges des dirigeants», explique Gazinur Gizdatov, professeur à l’Université des relations internationales et des langues du monde Ablai Khan, interrogé par SWI swissinfo.ch. Il s’agit de voir «si un changement est encore possible dans notre pays», relève-t-il.

Nurlan Sauranbaïev (à gauche), le président de la Société nationale des chemins de fer du Kazakhstan (Kazakhstan Temir Zholy), et Peter Spuhler (à droite), le président de Stadler Rail, posent après la signature d’un accord de coopération stratégique à la Fondation Zoubov à Genève, le lundi 29 novembre 2021, en présence du président kazakh Kassym-Jomart Tokaïev (à gauche, en arrière-plan) et du président de la Confédération Guy Parmelin (à droite, en arrière-plan). Keystone / Salvatore Di Nolfi

Les doutes émis se justifient, car le pays d’Asie centrale riche en matières premières, dirigé par le président Kassym-Jomart Tokaïev, ne compte pas seulement de puissants alliés en Russie voisine, mais également des partenaires fiables, suisses notamment.

Ainsi, l’organisation faîtière des entreprises helvétiques economiesuisse écrit: «Pour de nombreuses sociétés suisses, le Kazakhstan est la porte d’entrée vers l’Asie centrale. Le pays a amélioré l’accès au marché pour les entreprises étrangères à force de réformes ambitieuses comme la numérisation des procédures administratives.» Entre 2005 et 2018, les entreprises suisses ont investi 23,2 milliards de dollars dans cette ancienne république soviétique.

La Suisse, troisième investisseur direct étranger

La Suisse est aujourd’hui le troisième investisseur direct étranger au Kazakhstan, après les Pays-Bas et les États-Unis. En 2018, les exportations helvétiques vers ce pays ont bondi de 16,2%. Fin novembre 2021, les deux pays ont signé à Genève plusieurs déclarations d’intention et contrats préliminaires. Les projets relèvent de plusieurs domaines: développement durable, transports publics, construction de routes, génie génétique, médicaments, services financiers, élevage ou encore matières plastiques.

Le constructeur ferroviaire suisse Stadler Rail est notamment intéressé par une étroite collaboration avec la Société nationale des chemins de fer du Kazakhstan (Kazakhstan Temir Zholy).

Des liens politiques controversés

Parallèlement aux relations économiques, les liens bilatéraux entre les deux pays se renforcent. Ainsi, l’an dernier, les présidents Guy Parmelin et Kassym-Jomart Tokaïev ont signé deux accords commerciaux.

Pour Kassym-Jomart Tokaïev, il s’agissait d’une apparition bienvenue sur la scène internationale. Outre les affaires, les discussions ont porté sur des sujets aussi nobles que l’interdiction des armes à sous-munitions, la lutte contre la pandémie de Covid-19, l’Afghanistan et la diplomatie de l’eau.

Pour la Suisse, il était plutôt question d’affaires, le Kazakhstan occupant une position stratégique entre la Russie et la Chine. Pékin construit des routes, des voies ferrées et des pipelines au Kazakhstan dans le cadre de son initiative intitulée «Nouvelle route de la soie». En outre, les autorités kazakhes prévoient de privatiser certaines de leurs entreprises publiques. Les sociétés suisses flairent donc le bon filon.

D’après une enquête du journal zurichois Tages-Anzeiger, Dinara Kulibayeva, la fille de l’ancien dictateur kazakh Noursoultan Nazarbaïev, a acheté fin 2021 le château de Bellerive (GE), au bord du lac Léman, pour plus de cent millions de francs. DR

Pourtant, Berne est bien consciente que le gouvernement kazakh est un régime postsoviétique autoritaire qui, comme les récents événements le démontrent, est capable d’agir sans compromis et de manière brutale contre son propre peuple.

En 2015, une histoire de lobbying kazakh a fait l’objet d’un vif débat en Suisse, remettant en question l’indépendance du Parlement suisse. La conseillère nationale libérale-radicale bernoise Christa Markwalder avait déposé une intervention sur les relations entre les deux pays.

Des recherches effectuées par les médias ont révélé que le gouvernement du Kazakhstan, par l’intermédiaire d’une agence de relations publiques internationale, était responsable de cette intervention jusqu’à la formulation de certains passages, à l’insu de Christa Markwalder, comme elle l’a assuré par la suite. L’affaire kazakhe est devenue un cas d’école quant à la manière dont un État étranger cherche à influencer la politique suisse.

Le clan Nazarbaïev

Vitol, trader privé de pétrole qui compte parmi les plus grandes sociétés suisses, montre également l’étroite imbrication des deux États. L’organisation non gouvernementale suisse Public Eye voit dans la coentreprise Vitol Central Asia une structure qui sert, d’une part, à dissimuler les liens du groupe avec les élites kazakhes et, d’autre part, à décrocher des contrats lucratifs.

Selon les recherches de Public Eye, Vitol Central Asia est une filiale d’Ingma Holding, une société enregistrée à Rotterdam qui, avec seulement onze employés, a dégagé un chiffre d’affaires faramineux de 93,3 milliards de dollars entre 2009 et 2016.

Un portrait de l’ancien président kazakh Noursoultan Nazarbaïev après des affrontements dans le bâtiment de la mairie d’Almaty, au Kazakhstan, le lundi 10 janvier 2022. Copyright 2022 The Associated Press. All Rights Reserved

D’après Public Eye, Timur Kulibaïev, le gendre de l’ancien président kazakh Noursoultan Nazarbaïev a indirectement profité de cette coentreprise. Timur Kulibaïev et sa femme possèdent une propriété à Anières, dans le canton de Genève, qu’ils ont achetée en 2009 pour 74,7 millions de francs. De plus, selon une enquête du Tages-Anzeiger, Dinara Kulibaïeva, fille de l’ancien dictateur, a acquis fin 2021 le château de Bellerive (GE), au bord du lac Léman, pour plus de cent millions de francs.

Vitol n’a pas connaissance d’avantages que Timur Kulibaïev aurait obtenus d’Ingma Holding, indique un porte-parole du groupe à SWI swissinfo.ch. Dans ce contexte, Public Eye a demandé au gouvernement suisse de renforcer la transparence dans le négoce des matières premières.

Soutien de projets locaux

De son côté, le Département fédéral des affaires étrangères souligne que Berne est en contact permanent avec les autorités kazakhes et la société civile locale sur les questions de démocratisation et de droits humains. Il suit, par ailleurs, de près les procès en cours contre des membres de l’opposition kazakhe.

La Suisse soutient également des projets d’ONG locales dans le domaine de la liberté d’expression et de la migration. Lors des visites officielles de délégations helvétiques, des représentantes et représentants de la société civile sont généralement conviés à une table ronde sur la démocratie et les droits humains.

La nouvelle capitale du Kazakhstan a changé plusieurs fois de nom au cours des dernières années. Copyright 2022 The Associated Press. All Rights Reserved

D’après le politologue Gaziz Abishev, il est plutôt improbable que le Kazakhstan perde de son attractivité à la suite des récents événements. «Les diplomates travaillent, rien de grave ne devrait donc se produire entre le Kazakhstan et la Suisse», estime-t-il.

Selon lui, le fait que le gouvernement kazakh ait résisté à la révolte prouve la solidité du système politique du pays. «Des deux côtés [suisse et kazakh], ce sont des considérations pragmatiques qui prévalent», conclut Gaziz Abishev.

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