Une jeune société suisse se profile dans l’e-sport automobile

Gisela Schober

En Suisse, les courses automobiles sur circuit sont interdites. Malgré cela, Monisha Kaltenborn, directrice générale (CEO) de Racing Unleashed, caresse l’ambition de bâtir une solide communauté mondiale dans l’univers de l’e-sport automobile.

Ce contenu a été publié le 21 novembre 2021 – 11:00

Philippe Monnier

Ces vingt dernières années, le sport électronique (ou e-sport) a connu un essor fulgurant. Selon la Fédération internationale d’e-sport (IESF), cette activité a déjà convaincu plus de 200 millions d’enthousiastes et génère des recettes annuelles excédant un milliard de dollars.

Dans le domaine de l’e-sport automobile, la société zougoise Racing Unleashed commence à avoir pignon sur rue. Créé en 2018 par Francisco Fernández, serial entrepreneur et fondateur d’Avaloq, Racing Unleashed loue des simulateurs de Formule 1 dans sept lounges en Suisse, en Allemagne et en Espagne. Cette jeune société d’une cinquantaine d’employés et employées organise également des championnats internationaux.

Depuis mai 2019, Racing Unleashed est dirigé par Monisha Kalternborn. C’est dans le siège de Racing Unleashed à Cham (canton de Zoug) qu’elle a reçu swissinfo.ch pour une grande interview.

Série: des femmes aux commandes

Les femmes restent encore largement sous-représentées dans les hautes sphères de l’économie. Les 20 sociétés cotées sur l’indice phare de la Bourse suisse, le SMI, ne comptent par exemple que 13% de cadres dans leurs directions. La Suisse fait figure de mauvais élève en comparaison internationale dans ce domaine. Tout au long de cette année, SWI swissinfo.ch a décidé de donner la parole à des dirigeantes d’entreprises helvétiques dont les activités se déploient dans le monde entier. Des représentantes de l’économie suisse qui abordent les défis les plus urgents touchant actuellement leurs activités, entre crise du coronavirus et place de la Suisse dans l’économie globalisée.

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swissinfo.ch: Avant de prendre la tête de Racing Unleashed, vous avez été directrice générale (CEO) de l’écurie Sauber Motorsport. Quelles compétences avez-vous pu transférer chez votre nouvel employeur?

Monisha Kaltenborn: Principalement la capacité de reproduire le plus réalistement possible le monde de la Formule 1 dans une société d’e-sport automobile comme Racing Unleashed.

Avez-vous déjà conduit une véritable Formule 1 lorsque vous dirigiez Sauber Motorsport?

Jamais! On me l’a souvent proposé mais j’ai toujours préféré céder ma place aux experts…

Née en Inde, Monisha Kaltenborn a émigré en Autriche à un très jeune âge. Elle a étudié le droit à l’Université de Vienne avant de décrocher un Master en droit international des affaires à la London School of Economics. De 2010 à 2017, elle a dirigé Sauber Motorsport, une écurie suisse qui a pris part à de nombreux championnats du monde de Formule 1. Wri2/KEYSTONE/MAXPPP/Jad Sherif.

Dans votre fonction actuelle, est-ce un avantage ou un inconvénient d’être une femme d’origine étrangère?

Voilà une question épineuse! Que signifie être d’origine étrangère lorsque vous travaillez pour des entreprises très internationales comme Sauber Motorsport ou Racing Unleashed? Plus généralement, je pense que la nationalité et le genre ne sont ni un avantage ni un inconvénient.

Qui sont les pilotes de vos simulateurs de bolides?  

Notre vision est de rendre le sport automobile accessible à toutes et tous, d’une manière sure et respectueuse de l’environnement. Par conséquent, nous ciblons des pilotes de tout âge. Parmi les utilisateurs et utilisatrices de nos simulateurs, nous comptons bien sûr de nombreux adolescents et adolescentes: ils et elles conduisent nos bolides virtuels par plaisir ou pour développer leurs compétences de futurs pilotes de course. En outre, nous attachons beaucoup d’importance à la classe d’âge de 18 à 40-45 ans. Finalement, une multitude de nos pilotes sont encore plus âgés, notamment les propriétaires de véritables voitures de sport en manque de temps pour se rendre sur des circuits.

«Nos dernières courses virtuelles ont été suivies par plus de 100’000 spectateurs et spectatrices en provenance du monde entier»

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Quid de vos concurrents?

En plus de louer des simulateurs de Formule 1 de haute précision, nous organisons deux ligues de championnats internationaux avec à la clé des prix en espèce. Nos dernières courses ont même été suivies – en ligne ou dans nos lounges – par plus de 100’000 spectateurs et spectatrices en provenance du monde entier. Nous sommes actuellement la seule société au monde qui combine ces différentes activités et, par conséquent, nous n’avons pas de concurrents directs. Néanmoins, il existe bien sûr beaucoup d’autres simulateurs de voitures sportives, par exemple dans les salons de jeux virtuels.  

Est-ce qu’une reconnaissance officielle par la Fédération internationale de l’automobile (FIA) et/ou par le Comité international olympique (CIO) font partie de vos plans?

À l’instar du sport automobile, l’e-sport automobile peut être considéré comme un véritable sport de compétition. Dans les deux cas, d’importants efforts physiques sont exigés. Par conséquent, il n’y a pas de raison pour que la Fédération internationale de l’automobile ou le Comité international olympique ne s’intéressent pas à notre sport.

Notre ambition est de générer un engouement toujours plus grand et établir ainsi un véritable sport mondial en mettant l’accent sur la qualité de nos simulateurs et l’organisation de championnats internationaux. En d’autres termes, notre priorité absolue est d’obtenir la reconnaissance de la communauté des e-pilotes plutôt que celles d’institutions établies. Néanmoins, l’espère que la reconnaissance institutionnelle suivra.

En plus de vos cinq lounges en Suisse, vous êtes également présents à Madrid et à Munich. Comment avez-vous choisi ces villes?

Nous avons choisi l’Espagne et l’Allemagne car les passionnés et passionnées de sport automobile sont légion dans ces deux pays. De plus, Francisco Fernández, fondateur et président de notre société, est d’origine espagnole.

Quelles sont vos ambitions sur le plan international?

Notre objectif est de nous étendre dans d’autres pays ou régions très importantes pour l’e-sport automobile, en l’occurrence la France, le Moyen-Orient, les États-Unis et, bien sûr l’Asie, berceau de l’e-sport. Pour ce faire, nous allons continuer à combiner l’ouverture de nouvelles filiales avec l’établissement de franchises.

Dans vos rêves, comment voyez-vous Racing Unleashed dans dix ans?

Dans dix ans? Dans notre secteur, on ne peut pas planifier à si long terme… mais notre objectif est de bâtir une solide communauté mondiale dans un délai de trois ans. En plus, nous souhaitons consolider notre position de leader technologique, probablement en partenariat avec des sociétés à la pointe dans leur domaine.

Quelles sont vos principales sources de revenus?

D’une part, nous sommes payés par les utilisateurs et utilisatrices de nos simulateurs. D’autre part, des entreprises clientes parrainent nos bolides virtuels, nos lounges et nos championnats. Nous percevons aussi des redevances pour nos lounges franchisés. Finalement, nous vendons notre savoir-faire technique à quelques sociétés non-concurrentes. Pour l’heure en tout cas, nos spectateurs ne paient rien car notre priorité est de bâtir une communauté aussi large que possible.

Racing Unleashed AG a été fondé en octobre 2018. Êtes-vous déjà dans les chiffres noirs?

Il est encore trop tôt pour parler d’équilibre financier, entre autres parce que nos investissements initiaux ont été substantiels. Néanmoins, sur la base de notre croissance et de l’établissement de notre marque, nous pouvons déjà affirmer que les investissements initiaux s’avèrent payants.

Votre siège est situé en pleine campagne zougoise. Quelles fonctions avez-vous dans ce siège? Et parvenez-vous à attirer facilement les talents dont vous avez besoin?

Rien n’est facile dans ce monde mais, étant donné la petitesse de la Suisse, nous sommes capables d’attirer des talents pour les diverses fonctions de notre siège, en l’occurrence la stratégie, le marketing, le broadcasting et le développement logiciel. En revanche, nos simulateurs sont conçus et fabriqués dans notre usine à Maranello, située en face de la prestigieuse Scuderia Ferrari.

N’avez-vous pas songé à développer vos simulateurs à Zurich pour tirer parti des compétences de l’École polytechnique fédérale de cette ville?

Mais Maranello est au cœur de la «Motor Valley», un des lieux les plus réputés dans l’univers de la course automobile! Et de très nombreuses compétences automobiles sont associées à cette région. En plus, nous avons acquis à Maranello une société spécialisée dans les simulateurs.

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