Jo Siffert ou quand la course automobile est devenue un mythe

Jo Siffert fait une sieste pendant les préparatifs de la course de Watkins Glen de la série CanAm, le 13 juillet 1969. Il a terminé à la 6e place sur une Porsche 908/2. Motorarchiv

Le 24 octobre 1971, le coureur automobile suisse Jo Siffert perdait la vie sur un circuit. Cinquante ans plus tard, les fans de sports mécaniques se souviennent avec émotion de ce pilote entré dans la légende et à qui l’on devrait notamment – dit-on – la tradition des douches de champagne sur les podiums.

Ce contenu a été publié le 20 octobre 2021 – 14:55


statistiques officiellesLien externe rappellent qu’il est monté à six reprises sur le podium, dont deux fois en qualité de vainqueur (GP de Grande-Bretagne en 1968 et GP d’Autriche en 1971) lors des dix saisons (de 1962 à 1971) qu’il dispute en Formule 1, la catégorie reine de la course automobile.

Ses résultats en F1 sont certes remarquables, mais pas époustouflants. L’autre grand pilote suisse de F1, Clay Regazzoni, a par exemple un palmarès plus étoffé, avec 25 podiums, dont 5 victoires. Mais ce qui fait la particularité de Jo Siffert, c’est d’avoir eu plusieurs cordes à son arc.

C’est ainsi qu’il se distingue également en F2 et dans les courses de côte. En endurance, avec 14 victoires en 41 courses entre 1968 et 1971, il fait figure de pilote de référence. En tout début de carrière, Jo Siffert a même brillé en motocyclisme, devenant notamment champion de Suisse des 350 cm3 en 1958.

Les photos de motorsportfriends

motorsportfriends.chLien externe est un fonds d’archives international consacré aux sports mécaniques, qui est constitué principalement de photos d’amateurs et de passionnés des années 1940 à 1980. Le site est constamment à la recherche de nouveau matériel photographique. Il publie chaque année un calendrier et a édité le livre Gasoline&Magic en 2015, à l’occasion d’une exposition au musée Bellpark de Kriens (Lucerne).

End of insertion

«En onze ans, il a pris 298 départs de course. Parfois, il participait à plusieurs compétitions durant un même week-end. C’est complètement fou», commente Jacques Deschenaux, ancien attaché de presse de Jo Siffert et ancien chef de la rubrique sportive de la Télévision suisse romande.

À l’origine de la douche au champagne

La scène est devenue rituelle: le vainqueur d’un GP de F1 reçoit une bouteille de champagne sur le podium, la secoue, l’ouvre et arrose le public. Eh bien, Jo Siffert est involontairement à l’origine de cette tradition.

Lors des 24 heures du Mans de 1966, il remporte avec l’Anglais Colin Davis l’épreuve à l’indice de performance et se retrouve sur le podium. La bouteille de champagne qu’il reçoit n’ayant pas été suffisamment refroidie, le bouchon saute accidentellement. Jo Siffert essaie de retenir le contenu en mettant son pouce sur la bague de la bouteille, mais le public est aspergé.

Cette scène ayant fait impression, le vainqueur des 24 heures du Mans 1967, l’Américain Dan Gurney, la réédite, mais cette fois de manière intentionnelle en secouant très fort la bouteille. Une tradition est née. Il convient cependant de souligner qu’il existe d’autres explications sur l’origine de cette pratique.

Un «self-made-man»

Si l’histoire de Jo Siffert séduit encore, c’est aussi parce qu’il apparaît comme l’archétype du «self-made-man». Il était issu d’une famille extrêmement modeste de la vieille ville de Fribourg, un quartier à l’époque populaire et très pauvre où la population s’exprimait souvent dans un sabir issu du mélange entre français et dialecte alémanique.

Il n’appartenait pas à cette classe des «gentlemen drivers», représentée en Suisse par Emmanuel de Graffenried (famille patricienne) ou Benoît Musy (fils de conseiller fédéral). Il ne disposait donc pas de la fortune nécessaire pour s’adonner sans soucis financiers à sa passion.

Avant d’être sous contrat avec de grandes écuries (notamment Porsche), il a dû mener en parallèle son activité sportive et une activité professionnelle classique. Parti de rien, il a fini par posséder un garage à Fribourg, distribuant les marques Porsche et Alfa-Romeo. «À la fin, il était devenu le 2e distributeur de Porsche en Suisse», indique Jacques Deschenaux.

Jo Siffert avait la chance de posséder un sens inné du commerce. Là encore, ce fut l’occasion de marquer l’histoire de la F1, puisqu’il fut le premier ambassadeur de la marque horlogère suisse Heuer, pionnière du parrainage dans la F1. Le pilote suisse a aussi signé le premier contrat d’une autre marque qui allait devenir plus tard un acteur majeur du sponsoring automobile: le cigarettier Marlboro.

Une source d’inspiration

Compte tenu de sa notoriété, Jo Siffert devient une source d’inspiration pour le cinéma et se retrouve lié à deux films automobiles cultes. Dans Le Mans, Steve McQueen s’inspire directement de la combinaison de Jo Siffert, avec le fameux logo Heuer, pour camper son personnage de pilote de course. Présent sur le tournage, le pilote fribourgeois a aussi fourni la plupart des voitures. Jo Siffert apparaît aussi brièvement sans le film Grand Prix, qui a obtenu trois Oscars en 1966.

La rencontre de deux légendes: l’acteur Steve McQueen, producteur du film Le Mans et le pilote d’usine de Porsche Jo Siffert avant de départ des 24 heures du Mans du 13 juin 1970. Getty Images

Apparition furtive encore, mais sur petit écran cette fois, au générique de la série Amicalement vôtre, avec Tony Curtis et Roger Moore. Un œil attentif y distingue clairement le casque rouge à croix blanche, caractéristique de Jo Siffert. Et lorsque, dans un épisode, Lord Brett Sinclair doit disputer une course, le choix de Roger Moore se porte sur la même voiture que celle de Jo Siffert, l’acteur britannique vouant une grande admiration au pilote suisse.

Passionné de vitesse et de sport automobile, l’artiste suisse Jean Tinguely s’était lié d’amitié avec Jo Siffert. Le célèbre sculpteur a créé une fontaine en hommage à son ami disparu.

La fontaine que Jean Tinguely a créée en souvenir de Jo Siffert, en ville de Fribourg. © Keystone / Christian Beutler

Témoin d’une époque

Les résultats sportifs n’expliquent pas à eux seuls que le souvenir de Jo Siffert perdure. Il faut aussi prendre en compte le facteur humain. «Il s’était pris de passion pour la course automobile lorsque son père l’avait amené au GP de Berne, en 1948, raconte Jacques Deschenaux. L’histoire de ce gamin pauvre qui a surmonté toutes les épreuves pour réaliser son rêve de devenir pilote, alors qu’il n’avait qu’une chance sur 100’000 d’y parvenir, a contribué à forger sa légende.»

«Et puis, il faut aussi prendre en compte l’époque, poursuit-il. Beaucoup de ces pilotes étaient des gens totalement hors-norme qui flirtaient continuellement avec la mort. Dans ces années-là, on perdait trois à quatre pilotes par année. Le fait que Jo Siffert soit mort en course a encore contribué à renforcer son mythe.»

Contenu externe

Articles mentionnés