JO d’hiver 2026 : Milan-Cortina va-t-il avoir « aucun esprit olympique » ?
L’organisation des JO d’hiver de Milan-Cortina 2026 se déroule sur sept sites distincts, avec plus de 350 km et 4 heures de route séparant Milan et Cortina. Clément Noël a déclaré : « Je n’ai pas vraiment l’impression d’avoir vécu une cérémonie, il faut l’avouer. »
De notre envoyé spécial à Cortina d’Ampezzo,
« Avez-vous déjà vu un défilé d’athlètes se déroulant simultanément sur plusieurs sites ? Nous vous avions dit que l’histoire allait s’écrire, et la voici. » Lors de la cérémonie d’ouverture, vendredi soir, l’organisation des JO d’hiver de Milan-Cortina 2026 a clairement affiché son identité sur les réseaux sociaux. Cela représente des Jeux olympiques parmi les plus dispersés de l’histoire, avec sept sites différents. Tandis que les spectateurs peuvent envisager de se déplacer entre Tesero et Predazzo, Livigno et Bormio, voire entre Cortina d’Ampezzo et Anterselva, il faut être particulièrement motivé pour tenter d’autres combinaisons de clusters italiens.
Pour illustrer cela, plus de 350 km et 4 heures de route séparent Milan et Cortina, les deux principales villes de ces JO. Étant donné la vitesse des trains transalpins et la configuration des routes de montagne, il nous a fallu exactement 15 heures mardi pour atteindre le site de biathlon d’Anterselva-Antholz depuis Lyon (765 km). Comme quoi finalement, les JO de Pékin 2022 étaient presque accessibles…

Un accès limité au défilé de Cortina d’Ampezzo
Pas rancuniers et encore (à peu près) frais, nous étions curieux de découvrir cette formule de cérémonie d’ouverture atypique partagée entre le mythique stade San Siro de Milan et des lieux bien moins clinquants à Livigno, Predazzo et Cortina d’Ampezzo, unique option pour nous. De cette soirée tant attendue dans la célèbre station de ski des Dolomites, nous retenons surtout la déception de nombreux locaux et touristes n’ayant pas obtenu le précieux QR Code (gratuit mais limité en quantité) donnant accès à la piazza Angelo Dibona. Ils ont dû se tasser dans les ruelles voisines ou opter pour le fan village, avec initiation au curling et jeu de ski en réalité virtuelle.
Qu’ils se rassurent, hormis le tardif défilé des athlètes présents, cet accès « privilégié » leur aurait juste permis de suivre sur un écran géant la seule véritable cérémonie depuis Milan. Manifestement, notre porte-drapeau tricolore Clément Noël n’a pas été plus enthousiaste que nous à l’idée de suivre à distance les performances de Mariah Carey, Laura Pausini et Andrea Bocelli, qui ont comme principal point commun d’avoir connu leur apogée il y a trente ans.
Clément Noël attend encore une cérémonie à Livigno
« Je n’ai pas vraiment l’impression d’avoir vécu une cérémonie, il faut l’avouer, déclare depuis Livigno le tenant du titre olympique en slalom. Il y a eu beaucoup d’attente puis j’ai suivi un défilé avec un drapeau, ce qui est déjà magnifique. J’espère pouvoir vivre de grandes cérémonies dans de grands stades, avec plein de gens, mais là, pour la logistique, c’était pratique de pouvoir faire cela à Livigno. » D’autres athlètes olympiques n’ont pas attendu cette curiosité de quadruple lancement de Jeux pour critiquer le format inédit choisi par le comité d’organisation transalpin.

Pensons en particulier au skieur Marco Odermatt, l’un des favoris de la descente de ce samedi (11h30). Conscient de l’importance d’une « approche raisonnable et durable » pour des JO d’hiver, le Suisse de 28 ans regrette l’isolement des épreuves masculines de ski alpin à Bormio. « Les Jeux olympiques sont très rares au cours d’une carrière, donc je pense que cela devrait être quelque chose de plus spécial, a-t-il déclaré devant les médias. Il n’y a pratiquement aucun esprit olympique ici. »
Emilien Jacquelin confie déjà sa « frustration »
Et c’est un premier tacle avant même le véritable début de ces JO. Le principal reproche formulé concerne surtout les skieurs alpins masculins, qui sont seuls à Bormio où ils compléteront toutes leurs épreuves avant que le ski alpinisme prenne le relais les 19 et 21 janvier, et les biathlètes, également isolés à Anterselva. Dans ces cas, cette quinzaine passée sur un site emblématique de leur calendrier annuel laisse logiquement une impression de grande étape de Coupe du monde.
Emilien Jacquelin, qui sera remplaçant pour le relais mixte de biathlon dimanche, a exprimé ses ressentis jeudi : « D’un côté, il y a 200.000 personnes attendues pendant cette quinzaine au biathlon et cela va être grandiose. Mais nous ne sommes pas dans un village olympique, et nous n’avons pas la possibilité de côtoyer des athlètes d’autres disciplines. » L’Isérois de 30 ans poursuit sa démonstration.
« Pour moi, c’est une frustration parce que lors des JO, on profite de cette énergie collective avec l’ensemble de l’équipe de France olympique, pour tous se motiver mutuellement. À Pyeongchang, je me souviens d’avoir dormi tard et de voir nos amis skieurs alpins partir ou revenir de leur compétition. On échangeait et cela créait une émulation collective. Ici, cette émulation se fera surtout par les réseaux sociaux et par la télévision. Tant qu’il n’y a pas cette effervescence, j’ai l’impression que ce sont de gros Championnats du monde. »
En Asie, « le public n’y connaissait pas grand-chose »
La magie des Jeux semble encore lointaine, selon Emilien Jacquelin. Pourtant, bien que la patinoire de Milan n’était pas totalement prête pour le début du tournoi féminin de hockey sur glace mercredi, et que le téléphérique Apollonio-Socrepes de Cortina rencontre toujours des problèmes, l’enthousiasme est palpable chez certains athlètes, qui ne sont guère fans des éditions de Sotchi 2014, Pyeongchang 2018 et Pékin 2022.
« Ce retour près de chez nous fait du bien, confie le fondeur Richard Jouve (31 ans). Lors des éditions en Asie, le public n’y connaissait pas grand-chose aux sports d’hiver. Il n’y avait pas vraiment d’ambiance, alors qu’ici, nous serons dans un univers de connaisseurs. »
Un retour à « la maison » Alpes quand même apprécié
La skieuse acrobatique Marielle Berger Sabbatel (35 ans) partage la même opinion : « Ces Jeux éclatés en plusieurs clusters, ce n’est évidemment pas idéal. Mais pour nous, les Alpes, c’est comme rentrer à la maison, c’est là où nous avons appris à skier, où nous avons grandi. Cela a clairement été un critère qui m’a poussée à tenir jusqu’à ces JO 2026. Donc, ce qui compte vraiment à mes yeux, c’est de pouvoir m’exprimer sur le meilleur terrain de jeu, et retrouver les Alpes fait partie de la magie des Jeux. »
Notre dossier sur les JO d’hiver 2026
L’élan de critiques qui se dessine depuis quelques jours sera surveillé de près par Edgar Grospiron et les organisateurs des JO 2030 en France, où la question de l’éloignement des sites se profile comme un enjeu tout aussi fort. Le slalomeur Steven Amiez conclut : « Il faut vivre avec son temps. L’Italie s’appuie là sur des infrastructures existantes, c’est économiquement intelligent et, par rapport aux éditions précédentes, c’est aussi un pas en avant pour l’écologie et pour l’avenir. Pour moi, c’est la voie à suivre pour les JO 2030. » Fin du grand village olympique d’hiver.

