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France – Angleterre : « Pas de sauveur pour l’équipe de France »

L’image d’Antoine Dupont, totalement perdu dans son propre en-but, reste imprimée une semaine après la déroute des Bleus en Ecosse (50-40). L’ancien demi de mêlée international Aubin Hueber a déclaré : « Ce qu’il faut retenir, c’est qu’on doit être prêt à accepter qu’Antoine Dupont ne soit pas à 100 % techniquement et physiquement. »

L’image d’Antoine Dupont, complètement désorienté dans son propre en-but, ayant commis un en-avant si évident qu’il a mené à un essai pour l’équipe adverse, est l’une des scènes marquantes, encore présente une semaine après la défaite des Bleus en Écosse (50-40). Jamais (ou presque) on n’avait vu le petit prince du rugby français aussi perdu, sans énergie, sans idées, avec un temps de retard sur ses adversaires, alors qu’il en a généralement trois d’avance. S’il partage la responsabilité avec ses coéquipiers dans le passage à vide en début de seconde période, il demeure un cas particulier lorsqu’il se noie ainsi avec le groupe. Car c’est lui, et l’on a l’habitude de lui demander beaucoup. Trop ?

Avoir le meilleur joueur du monde dans son équipe est un véritable atout. Il éclaire la morosité ou sublime la clarté, en fonction de la dynamique du moment, effraie ses rivaux et ouvre des espaces par ses éclairs de génie. Ne pas se reposer excessivement sur lui peut sembler même contre-nature, réflexions valables pour toutes les équipes disposant d’un joueur exceptionnel.

« On doit être prêt à accepter que Dupont ne soit pas à 100 % »

Il y a de grands talents dans ce XV de France, mais le numéro 9 se démarque incontestablement, en tant que capitaine, guide sur le terrain et icône de son sport. Les regards se posent naturellement sur lui, qu’il s’agisse de victoire ou de défaite. Toutefois, la leçon du match en Écosse, à l’approche de la victoire finale dans le Tournoi des VI Nations contre l’Angleterre ce samedi soir, est probablement de maintenir un équilibre.

« Il est essentiel de comprendre que nous devons être prêts à accepter qu’Antoine Dupont ne soit pas à 100 % tant sur le plan technique que physique. Qu’il puisse passer à côté de son match, comme n’importe qui d’autre », estime l’ancien demi de mêlée international Aubin Hueber. « Antoine subit une forte pression, peut-être trop, en pensant qu’il est le sauveur de l’équipe. Non, il n’y a pas de sauveur dans l’équipe de France, c’est un collectif. »

Ni lui ni ceux qui l’entourent sur le terrain n’ont, bien sûr, jamais véhiculé cette idée du messie capable d’apporter des solutions à tous les problèmes. Cependant, elle pourrait faire écho dans certaines têtes, de manière inconsciente.

Capter les signaux indiquant un mauvais jour

Manuel Schotté, sociologue spécialisé dans le sport, ayant travaillé sur la « grandeur individuelle », le talent et le charisme, s’efforce de mettre des mots sur ce ressenti :

« Bien que nous soyons dans un sport collectif, tous les joueurs ne sont pas identiques. Certains se sont bâtis autour d’eux une importance, une éminence que d’autres n’ont pas, leur conférant immédiatement des droits sur le terrain, mais aussi en dehors. Pendant le match, ils prendront plus de risques que les autres, à qui l’on confiera moins le ballon à des moments clés, comme Michael Jordan avec les Chicago Bulls à qui l’on donnait toujours le dernier tir. C’est à la fois un privilège mais aussi une pression, car c’est à lui que revient le sort d’un match. On est en réalité face à des collectifs de travail très inégalitaires. »

Le rugby ne se compare pas au basket ; la notion de ballon décisif n’y est pas aussi clairement définie, mais le parallèle est compréhensible. En tant que demi de mêlée, qui est le décisionnaire des actions derrière chaque regroupement, comme par son statut, Antoine Dupont est la pièce maîtresse du jeu français.

« Il joue un rôle majeur, déclarait l’entraîneur de l’attaque Patrick Arlettaz la semaine dernière à Marcoussis. Contre l’Italie, beaucoup ont remarqué son numéro d’artiste dans le côté fermé, avec ses raffuts, crochets et accélérations. Personnellement, j’ai apprécié tout le reste : il a été précieux dans les jeux au pied, étant le meilleur défenseur du match. Antoine est le meilleur au monde dans le jeu au pied. Il excelle également dans la gestion du tempo. »

Toto Dupont à l'abordage.
Toto Dupont à l’abordage.  - Gibson/Fotosport/Shutterstock/SIPA

S’habituer à l’exceptionnel pourrait rendre ses coéquipiers moins réactifs face aux signaux indiquant un mauvais jour. Ou plutôt, à les considérer. « Certains joueurs de l’équipe le connaissent bien, certains d’entre eux étant avec lui depuis les cadets et capables de le seconder », défend l’entraîneur des avants William Servat, citant notamment les Toulousains, Anthony Jelonch, Julien Marchand, Thibaud Flament et François Cros. Il est parfois difficile d’avoir une vision claire, surtout quand on regarde avec les yeux de l’affection.

La (difficile) question du coaching

« On pense que ce joueur, en particulier, peut être moins bon, faire une ou plusieurs erreurs, mais qu’un moment de génie surgira pour compenser, observe Manuel Schotté. On se dit qu’Antoine Dupont est un génie, et qu’un génie peut rencontrer des petites défaillances mais qu’il finit toujours par se relever. » Ce constat s’applique également au sélectionneur Fabien Galthié, qui a attendu la 70e minute pour remplacer Dupont à Murrayfield alors que ça devenait critique depuis un bon moment.

« Il ne faut pas craindre de faire du coaching, insiste Aubin Hueber, aujourd’hui directeur sportif de Grenoble, en Pro D2. Remplacer Antoine Dupont est toujours plus compliqué que remplacer un autre joueur. Bien sûr qu’il est indispensable. Mais pour moi, c’est une partie du travail de sélectionneur. C’est ici que Rassie Erasmus [celui de l’Afrique du Sud] excelle. Il n’hésite pas à trancher, même s’il s’agit de son capitaine ou d’un autre leader. Pourquoi s’entêter quand on s’aperçoit que le joueur est hors rythme ? Il faut prendre ses responsabilités. »

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Galthié a prouvé, au cours des dernières années, sa capacité à prendre des décisions audacieuses concernant des joueurs que l’on pensait inamovibles, comme Damian Penaud, Grégory Alldritt ou Gaël Fickou lors de ce Tournoi. Des joueurs essentiels, certes, mais qui n’ont pas le même impact que leur capitaine. Hueber évoque également la manière dont le staff de l’équipe à 7 a géré Dupont pendant les JO 2024. D’abord titulaire lors des deux premiers matchs, où il a peiné à se distinguer, il a ensuite commencé sur le banc, avec un impact bien plus fort jusqu’à la conquête du titre olympique (un essai en quarts, deux en finale).

Personne ne suggère que Dupont débute sur le banc contre l’Angleterre, il s’agit juste d’un appel à ne pas être dogmatique, quel que soit le joueur dont il est question. D’autant plus qu’il revient d’une seconde rupture du ligament croisé au même genou. De plus, les adversaires ont aussi le droit, parfois, de trouver une manière de le contenir. Ainsi, en cas de passage à vide, il revient également aux autres joueurs de prendre la relève, ce qui a sans doute manqué en Écosse. « Avec le recul, on peut se poser la question », reconnaît William Servat.

L’ancien talonneur international est néanmoins convaincu que l’équipe de France regorge de ressources. « Antoine n’est pas seul dans le bateau, il y a Thomas Ramos derrière lui qui peut aussi piloter, et Matthieu Jalibert qui s’est beaucoup affirmé dans notre collectif, souligne-t-il. D’autres joueurs sont là à ses côtés. Il ne prendra jamais à lui seul la responsabilité de toute l’équipe. Il est essentiel qu’il bénéficie d’un bon soutien, c’est à cette condition que le collectif sera encore plus fort. » Tout le monde attend de le voir démontrer cela face aux Anglais.