CAN 2026 : Pourquoi les supporters africains ne chambrent-ils pas comme les autres ?
À la fin du 8e de finale de la Coupe d’Afrique des nations, remporté par l’Algérie face à la République démocratique du Congo, Mohamed Amoura a chambré Michel Nkuka, un supporter congolais connu pour être le sosie de Patrice Lumumba, assassiné en janvier 1961. Michel Nkuka a été reçu par la Fédération algérienne et s’est vu offrir un maillot personnalisé avec le nom de Lumumba avant de repartir en République démocratique du Congo.
À l’issue du match des huitièmes de finale de la Coupe d’Afrique des nations, durant lequel l’Algérie a battu la République démocratique du Congo après prolongation, Mohamed Amoura a décidé de taquiner Michel Nkuka, un supporter congolais reconnu pour ressembler à Patrice Lumumba, une figure essentielle de l’indépendance de la RDC, assassiné en janvier 1961. Inconsciemment, l’attaquant de Wolfsburg a franchi une limite tacite : dans l’univers des plaisanteries entre supporters africains, l’Histoire demeure intacte. « À ce moment-là, je n’étais pas au courant de ce que représentait la personne ou le symbole présent dans la tribune, a-t-il expliqué plus tard sur ses réseaux sociaux. J’ai simplement souhaité plaisanter, dans un esprit bon enfant. »
Ce même esprit, au-delà de la controverse, avait teinté ce « duel de la bouche », tant dans le stade Moulay Hassan de Rabat que dans le Château Rouge Food Market à Paris, où de nombreux supporters s’étaient réunis pour suivre le match. En signe de camaraderie, des fans congolais se drapaient dans des drapeaux algériens et vice-versa. « Pas de »fitna » [de conflit, pour simplifier] entre nous, on est frères, » résumait une supportrice algérienne.
Cela, c’était avant le coup d’envoi. « On est frères, on est frères mais pas pendant le match, » plaisantait un Congolais à sa gauche, prolifique en paroles durant les 120 minutes du match le plus attendu de la CAN. « On a beaucoup discuté car on sait très bien que si l’Algérie gagne, ils vont faire beaucoup de bruit. » Bingo. Le coup de sifflet final a rapidement déclenché un rassemblement sur la chaussée à Barbès sur fond de « one, two, three ». « Bon là, le but c’est de partir très vite, il faut fuir, » alertait un Congolais, sans doute inquiet par la perspective de subir des moqueries comme Elton Mokolo.
À Rabat, les supporters de la RDC ont également été la cible des plaisanteries. « Après le but de Boulbina à la 119e minute, les Algériens lançaient des »Fimbu, Fimbu » (la chicote, un gimmick apprécié des fans des Léopards pour taquiner leurs adversaires) et disaient que les Congolais avaient trop parlé, » témoigne Sofihane, créateur de contenu étant à la couverture de la compétition au Maroc, d’où il est originaire.
« En tant que supporter du pays hôte, » raconte Sofihane, « je serre les dents car je sais que je suis encore plus exposé. Tout le monde veut voir le Maroc sortir. C’est normal. En général, les gens veulent voir le pays organisateur éliminé. » Surtout lorsque ce dernier est le mieux classé du continent au classement FIFA (11e), après avoir atteint les demi-finales de la Coupe du monde tout en n’ayant pas remporté la moindre CAN depuis un demi-siècle. « Le Maroc n’a pas d’autre choix que de remporter sa CAN, » poursuit-il. « Faire une demi-finale ou une finale serait un excellent résultat si la compétition se jouait ailleurs. Mais à domicile, ça ne suffira pas. »
Dans cette optique, et comme l’affirme Kevin, supporter franco-camerounais ayant grandi en Île-de-France, remporter le titre continental se révèle être non seulement un exploit sportif, mais également un moyen de garantir la paix sociale.
« En tant que supporter des pays africains, tu as deux pressions : tu veux que ton pays gagne et tu veux éviter de te faire chambrer. J’ai un ami tunisien, c’est comme s’il attendait que le Cameroun échoue pour pouvoir m’envoyer des messages. C’est comme ça depuis notre enfance. En 2000, j’ai regardé le quart de finale Cameroun-Tunisie (3-0) chez mes amis tunisiens. Quand tu es chez quelqu’un et que ton pays écrase l’autre, tu te dis que c’est bon. Derrière, il n’y a plus rien. »
Chacun a son point de vue sur l’origine de ce folklore. L’ancien international malien Cédric Kanté y voit l’expression d’un brassage né d’une contrainte logistique à ses débuts. « L’absence d’infrastructures modernes a permis, voire obligé, les supporters des différents pays à cohabiter. Les déplacements étaient informels, rendant impossible l’arrivée d’un groupe de supporters de la RDC pour un match face à l’Algérie. Les gens ont donc commencé à se mêler, y compris avec des pays parfois très éloignés, où des tensions auraient pu exister. Mais finalement, année après année, cela a permis de créer une joie de se retrouver pour cette compétition. Cet esprit perdure et favorise des échanges très panafricains dans la bienveillance. »
Les clichés font aussi partie du jeu. Le Maroc est raillé pour la météo pluvieuse de la compétition, au motif que la CAN est censée être synonyme de soleil et de terrains bosselés, et non d’un remake du stade Francis Le Blé. Avant leur quart de finale fratricide vendredi, les voisins maliens et sénégalais s’affrontent sur le plan culinaire : le thiéboudiène. L’enjeu est bien résumée par un tweet : « le vainqueur du match décide si on mange le tieb avec ou sans banane. »
Dans l’ensemble, ces taquineries ne mènent généralement pas à des rancunes. De manière générale, la fin du match signifie aussi la fin des hostilités. « La moindre équipe qui tombe va se faire chambrer sur le champ, mais après, on rigole et on oublie, » observe Sofihane. « Par exemple, les Tunisiens se sont fait chambrer après leur élimination contre le Mali, ils étaient dégoûtés, mais après, ils sont passés à autre chose. C’est ainsi à chaque CAN. Chaque équipe éliminée se fait chambrer, jusqu’au vainqueur. »
« C’est aussi le rôle sociétal de la CAN, conclut Cédric Kanté. Par exemple, les supporters maliens ou ceux de la RDC rencontrent tant de difficultés dans leur quotidien, que cet événement leur sert un peu de bouffée d’oxygène. » D’où la volonté naturelle d’éviter les affrontements autour de sujets sensibles, comme le montre l’incident Amoura-Lumumba, qui a connu une issue positive. Michel Nkuka a été accueilli par la Fédération algérienne et a reçu un maillot avant de retourner en République démocratique du Congo.

