Maroc

Washington modifie unilatéralement les trajets Nord-Sud : suspension des visas permanents.

Le gouvernement américain a annoncé la suspension de l’octroi de visas d’immigration pour les ressortissants de 75 pays dont le Maroc à partir du 21 janvier. En 2024, seulement 1.008 personnes ont été refusées pour motif de «charge publique», alors que la politique pourrait affecter environ 280.000 immigrants potentiels par an.


Le gouvernement américain a annoncé la suspension de l’octroi de visas d’immigration pour les ressortissants de 75 pays, dont le Maroc, à partir du 21 janvier. Quelle logique sous-tend cette décision et comment les ressortissants concernés doivent-ils s’organiser ? Décryptage.

Un cadre technico-administratif masquant une décision politique majeure
Pour l’administration américaine, « la suspension de la délivrance de visas permanents est présentée comme une mesure administrative temporaire visant à affiner les critères d’exclusion des personnes susceptibles de devenir une “charge publique” ». Cependant, plusieurs experts soulignent que ce discours technocratique tend à minimiser le caractère profondément politique et idéologique de cette décision. « Suspendre l’accès à l’immigration permanente pour les ressortissants de 75 pays revient à procéder à une sélection collective fondée sur la nationalité, ce qui s’éloigne d’une logique individualisée d’évaluation des trajectoires et des capacités économiques des candidats à l’immigration », indique un spécialiste en migration. Il ajoute : « La référence à la “charge publique” sert ici davantage de justification discursive que de base empirique solide, transformant un outil administratif marginal en principe structurant de la politique migratoire. »

Une disproportion manifeste entre le problème invoqué et la réponse politique
Les interlocuteurs révèlent un écart considérable entre l’ampleur du phénomène évoqué et la radicalité de la mesure. « En effet, le fait que seulement 1.008 personnes aient été refusées en 2024 pour motif de “charge publique” contraste fortement avec une politique susceptible d’affecter environ 280.000 immigrants potentiels par an », notent-ils. Ils précisent : « Cette disproportion révèle une logique de gouvernance par l’exception : un cas statistiquement marginal est mobilisé pour justifier une intervention massive et indifférenciée. D’un point de vue analytique, cela suggère que l’objectif réel n’est pas la correction d’un dysfonctionnement administratif, mais la réduction globale des flux migratoires légaux, sous couvert de rationalité économique. »

Une instrumentalisation sélective de l’argument économique
Ils affirment également que « le discours instrumentalise l’argument de la dépendance aux aides publiques sans tenir compte de l’ensemble des travaux empiriques existants sur la contribution économique des immigrés, alors que les données disponibles montrent que les immigrés utilisent les prestations sociales à des taux inférieurs à ceux des natifs, en raison de restrictions juridiques, d’obstacles informationnels et d’effets de dissuasion administrative ». Cependant, ils estiment que « cette réalité est absente du raisonnement de l’administration Trump qui adopte une vision strictement déficitaire de l’immigration, réduite à un coût potentiel plutôt qu’à un investissement social et économique. Cette approche s’inscrit dans une logique à court terme, ignorant les effets dynamiques de l’immigration sur le marché du travail, l’innovation et la démographie. »

Une homogénéisation abusive des pays et des profils migratoires
« Un autre biais majeur, selon nos sources, réside dans l’homogénéisation implicite des ressortissants des 75 pays concernés. Le texte rappelle à juste titre que les profils éducatifs, professionnels et financiers varient considérablement, tant entre ces pays qu’à l’intérieur de chacun d’eux. » « En traitant ces pays comme des catégories homogènes de “risque social”, indiquent-elles, la politique proposée réactive une forme de déterminisme national, voire géopolitique, qui nie les trajectoires individuelles et renforce une hiérarchisation implicite des populations migrantes. »

Les effets indirects occultés : dissuasion, précarisation et illégalité
Une lecture critique devrait également mettre en lumière les effets indirects de ce type de politique. « En restreignant l’immigration légale permanente, l’administration américaine accroît mécaniquement la pression sur les canaux irréguliers ou précaires (visas temporaires, overstays, statuts hybrides), ce qui va à l’encontre des objectifs affichés de contrôle et d’ordre. De plus, la généralisation du soupçon lié à la “charge publique” renforce un climat de peur et d’autocensure parmi les immigrés, y compris ceux légalement installés, qui peuvent renoncer à des droits sociaux légitimes par crainte de compromettre leur statut », rappelle un expert.

Un discours de menace évacuant la dimension normative des droits
Enfin, cette décision met en évidence — sans toujours l’expliciter — un discours de menace, où l’immigré est considéré avant tout comme un risque économique potentiel. Cette vision occulte la dimension normative de l’immigration permanente, qui relève également du droit au regroupement familial, de la protection humanitaire et de l’égalité de traitement. « La suspension des visas permanents n’est donc pas seulement une mesure économique ou administrative : elle constitue un recul normatif en matière de droits des migrants, en redéfinissant l’accès à la résidence durable comme un privilège conditionnel plutôt qu’un droit encadré par des principes juridiques », constate un expert. Il conclut : « La suspension des visas permanents décidée par l’administration Trump repose sur une justification fragile, une lecture biaisée des données et une généralisation abusive des risques sociaux. Elle révèle une politique migratoire fondée davantage sur des logiques idéologiques et dissuasives que sur une analyse empirique rigoureuse des dynamiques migratoires et économiques. Cette mesure, sous couvert de rationalité budgétaire, participe d’un rétrécissement durable de l’immigration légale et d’une redéfinition restrictive de l’appartenance et de la solidarité sociales aux États-Unis. »

Hassan Bentaleb