Volontaires à l’insu de leur plein gré
En 2025, 1.565 migrants marocains ont été accompagnés dans le cadre du programme de retour volontaire et de réintégration des migrants en situation irrégulière. Parmi eux, seuls 567 ont bénéficié d’un accompagnement à la réinsertion.
« En 2025, 1.565 migrants marocains ont bénéficié du programme de retour volontaire et de réintégration des migrants en situation irrégulière. La Turquie se distingue comme le principal pays de départ, totalisant 1.421 retours. De plus, la majorité des personnes concernées sont jeunes : 77 % d’entre elles ont entre 19 et 35 ans. Enfin, les femmes sont peu représentées, ne représentant que 6 % des bénéficiaires. » Ce bilan, fourni par l’Organisation internationale pour les migrations (OIM) via son bureau au Maroc, met en lumière une réalité migratoire souvent peu étudiée : celle du retour volontaire, concept promu par plusieurs organisations internationales et de nombreux États européens. Bien que présenté comme une alternative « humaine » à l’expulsion forcée, ce concept nécessite une analyse critique, étant donné ses fondements, ses usages politiques et ses effets concrets qui demeurent ambivalents.
**Une géographie des retours dominée par les espaces de transit**
Un aspect marquant est la concentration géographique des retours. La Turquie se démarque en tant que principal pays de départ avec 1.421 retours enregistrés, ce qui représente plus de 90 % du total. Loin derrière, on trouve les Pays-Bas (40 retours), l’Allemagne (27), la Belgique (20) et la Grèce (14). Cette répartition est révélatrice d’une transformation des routes migratoires, où des pays de transit comme la Turquie se posent en espaces d’attente et parfois de blocage pour les migrants se dirigeant vers l’Europe.
**Une jeunesse en première ligne des trajectoires migratoires**
D’un point de vue démographique, les données révèlent que 77 % des migrants de retour ont entre 19 et 35 ans, représentant ainsi la tranche la plus active de la population. Cette surreprésentation des jeunes adultes indique que la migration demeure une stratégie clé pour l’insertion socioéconomique. Cependant, leur retour massif soulève des interrogations : il pourrait être perçu non comme un choix purement volontaire, mais plutôt comme le résultat d’un échec migratoire, d’une impasse administrative ou de conditions de vie précaires dans les pays de transit ou de destination.
**Une migration largement masculinisée**
La faible proportion de femmes, seulement 6 % des bénéficiaires, met en lumière le caractère principalement masculin de ces parcours migratoires. Cela reflète une forme de migration souvent risquée et irrégulière, où les hommes sont majoritaires, notamment lors de passages prolongés dans des zones de transit instables.
**Des trajectoires de retour fragilisées par un accompagnement partiel**
Concernant la réintégration, les chiffres appellent aussi à une analyse attentive. Parmi les 1.565 migrants de retour, seulement 567 ont bénéficié d’un soutien à la réinsertion. Ce décalage significatif soulève une question cruciale : que deviennent les autres ? L’absence d’un suivi systématique peut rendre les trajectoires post-retour précaires et augmenter les risques de remigration.
Les aides proposées restent, en outre, relativement limitées au regard des besoins. Si 461 migrants ont reçu une aide financière directe et 72 ont pu participer à des projets générateurs de revenus, ces initiatives sont quantitativement insuffisantes. Par ailleurs, seulement 13 bénéficiaires ont accédé à des formations entrepreneuriales, ce qui souligne le manque d’investissement dans des solutions durables d’autonomisation économique.
Un autre aspect préoccupant concerne le soutien psychosocial : à peine 13 migrants ont bénéficié d’un accompagnement psychologique et social, alors même que les parcours migratoires sont souvent marqués par des expériences de violence, de précarité ou d’échec, une dimension largement sous-estimée dans les politiques de retour.
**Une « volontarité » sous contrainte : un paradoxe central**
Au-delà des données statistiques, celles-ci invitent à s’interroger : il ne s’agit pas seulement d’analyser qui revient, d’où et dans quelles conditions, mais de questionner le sens du retour. Au-delà des chiffres se cache une réalité plus complexe, où la notion de « retour volontaire » mérite d’être examinée pour ses fondements, ses usages et ses implications concrètes pour les migrants.
Le premier problème provient même du terme « volontaire ». En théorie, il évoque une décision libre et éclairée du migrant. En pratique, cette décision s’inscrit souvent dans un contexte de nombreuses contraintes (précarité économique extrême, absence de statut légal, risque d’arrestation ou d’expulsion, et conditions de vie dégradées dans les pays de transit).
Dans ces circonstances, le choix de rentrer ne relève pas toujours d’une réelle autonomie, mais plutôt d’un arbitrage effectué sous pression. On peut alors parler de « volontariat contraint » ou de « pseudo-volontariat ». Cette ambiguïté constitue l’une des critiques soulevées par plusieurs chercheurs en études migratoires. En d’autres termes, le retour volontaire est souvent moins un choix qu’une issue par défaut face à une impasse migratoire.
**Un instrument de gestion migratoire externalisée**
Le retour volontaire fait partie d’une logique plus large de gouvernance migratoire externalisée, notamment dans le cadre des politiques européennes. Les États du Nord encouragent ces programmes pour diverses raisons (réduction des coûts politiques et juridiques liés aux expulsions forcées, atténuation des critiques sur les violations des droits humains, et délégation de la gestion des retours à des acteurs comme l’OIM).
Dans ce contexte, le retour volontaire devient un outil de régulation des flux migratoires, permettant de maintenir une image humanitaire tout en poursuivant des objectifs de contrôle. Il ne s’agit donc pas seulement d’un dispositif d’aide, mais également d’un instrument politique au service des États.
**Une dimension normative : produire le « bon migrant »**
Les programmes de retour volontaire véhiculent implicitement une norme : celle du migrant « responsable », qui choisit de rentrer « dignement ». Cette logique engendre plusieurs problèmes : elle individualise l’échec migratoire, en le réduisant à une décision personnelle ; elle occulte les responsabilités structurelles (politiques migratoires restrictives, inégalités globales, fermeture des frontières) ; et elle contribue à faire la distinction entre « bons » et « mauvais » migrants. Le migrant qui accepte de rentrer est valorisé, tandis que celui qui résiste est implicitement disqualifié.
**Les limites des dispositifs de réintégration**
Un autre point critique concerne la phase post-retour. Les programmes incluent souvent une aide à la réintégration (financière, économique, sociale), mais cela reste limité dans le temps, insuffisant face aux réalités locales (chômage, informalité, marginalisation) et parfois mal adapté aux profils des bénéficiaires.
De nombreuses études montrent que ces dispositifs peinent à assurer une réinsertion durable, entraînant des situations de précarité persistante, un sentiment d’échec ou de stigmatisation, et parfois une remigration (retour vers les routes migratoires). Le retour n’est donc pas forcément une « fin de parcours », mais souvent une étape dans une trajectoire migratoire circulaire.
**Une invisibilisation des violences migratoires**
Le cadrage du retour comme « volontaire » tend également à atténuer la perception des violences subies par les migrants (violences aux frontières, exploitation économique, discriminations, conditions de vie indignes dans certains pays de transit…). En mettant l’accent sur le retour, on détourne l’attention des causes profondes de la migration et des conditions qui rendent le départ puis le retour presque inévitables.
En résumé, bien que la notion de retour volontaire repose sur une intention humanitaire affichée, elle est parcourue de profondes contradictions. Elle oscille entre aide et contrôle, entre choix individuel et contrainte structurelle, entre discours humanitaire et rationalité politique. Une analyse rigoureuse invite donc à ne pas prendre cette notion au pied de la lettre, mais à la considérer comme une catégorie construite, révélatrice des rapports de pouvoir qui structurent les politiques migratoires contemporaines.
**Hassan Bentaleb**

