Maroc

Un rebond significatif des relations entre la Chine et l’Afrique

À partir du 1er mai 2026, la Chine supprimera l’ensemble des droits de douane sur les produits importés de 53 pays africains entretenant des relations diplomatiques avec Pékin. En 2025, les exportations chinoises vers l’Afrique ont atteint environ 225 milliards de dollars, contre 123 milliards d’exportations africaines vers la Chine.


Le Maroc appelé à renforcer ses ambitions sur le continent africain

Un rebond notable dans les relations sino-africaines

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À partir du 1er mai 2026, la Chine supprimera tous les droits de douane sur les produits importés de 53 pays africains ayant des relations diplomatiques avec Pékin. Cette décision représente un changement majeur dans la dynamique des relations économiques sino-africaines.

Au-delà de l’effet d’annonce, une question demeure : assistons-nous réellement à un rééquilibrage structurel ou à une adaptation stratégique consolidant un modèle déjà déséquilibré ?

Une ouverture presque totale avec un fort impact diplomatique

Le régime « tarif zéro » s’étend désormais à presque tout le continent africain. Seul l’Eswatini reste exclu en raison de sa reconnaissance de Taïwan, soulignant que le commerce chinois est étroitement lié à ses choix diplomatiques.

Ce geste d’ouverture s’inscrit dans une stratégie de renforcement de l’influence. En facilitant l’accès au marché chinois, Pékin améliore son image de partenaire du Sud global dans un contexte de tensions commerciales avec les États-Unis et l’Union européenne.

Une relation toujours structurellement déséquilibrée

Malgré cette ouverture, les fondements commerciaux restent asymétriques. En 2025, les exportations de la Chine vers l’Afrique ont atteint environ 225 milliards de dollars, tandis que les exportations africaines vers la Chine se chiffrent à 123 milliards de dollars. L’écart est donc supérieur à 100 milliards de dollars.

Cette asymétrie s’explique en grande partie par la nature des échanges : la Chine exporte des biens manufacturés, des technologies, des équipements industriels et des produits à forte valeur ajoutée, tandis que l’Afrique expédie principalement des matières premières, des minerais et des hydrocarbures.

Bien que la suppression des droits de douane puisse faciliter l’accès au marché chinois, sans transformation locale et diversification industrielle, cette mesure risque de renforcer la spécialisation extractive déjà prédominante. En d’autres termes, l’ouverture commerciale ne garantit pas l’industrialisation.

Un instrument géo-économique dans un monde fragmenté

Cette décision ne s’inscrit pas uniquement dans une logique commerciale. Elle fait partie d’une compétition d’influence mondiale. En renforçant ses liens avec l’Afrique, la Chine sécurise des approvisionnements stratégiques, élargit ses débouchés et renforce sa présence dans les chaînes de valeur du Sud global.

Pour les pays africains, cette ouverture peut constituer une opportunité d’élargissement des exportations, un levier d’attraction d’investissements et un soutien indirect aux ambitions de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). Cependant, cette opportunité dépendra largement des capacités productives nationales.

Quel rôle pour le Maroc dans cette nouvelle configuration ?

Pour le Maroc, cette décision chinoise introduit une équation stratégique complexe. Depuis plus d’une décennie, Rabat vise à jouer un rôle de leader économique et diplomatique en Afrique. Le Royaume a investi massivement dans les secteurs bancaire, agricole, énergétique et logistique sur le continent, tout en consolidant sa position comme point névralgique entre l’Afrique, l’Europe et l’Atlantique. Dans ce cadre, la décision de la Chine pourrait avoir des effets ambivalents.

1. Une occasion de repositionnement industriel

Le Maroc, possédant une base industrielle plus développée que de nombreuses économies africaines — notamment dans les secteurs automobile, aéronautique, des engrais phosphatés et de l’agro-industrie — pourrait bénéficier de l’accès préférentiel au marché chinois.

Si Rabat réussit à orienter sa stratégie vers des exportations à forte valeur ajoutée, cette ouverture pourrait renforcer son statut de plateforme industrielle intégrée aux chaînes mondiales. Cela nécessite toutefois une montée en gamme technologique, une diversification accrue vers l’Asie et une réduction de la dépendance excessive aux marchés européens.

2. Une concurrence indirecte pour le leadership africain

La présence chinoise en Afrique demeure considérable. En renforçant ses relations commerciales avec 53 pays, Pékin consolide une influence continentale susceptible de relativiser les ambitions marocaines.

Le leadership que Rabat aspire à incarner ne peut se limiter à une diplomatie politique ; il doit reposer sur une véritable capacité d’intégration économique régionale. Cependant, la Chine opère à une échelle financière bien plus vaste. Par conséquent, la question devient stratégique : le Maroc peut-il se positionner comme un complément à la Chine ou comme une alternative régionale crédible ?

3. Le défi de la crédibilité africaine

L’ambition marocaine en Afrique repose sur un discours de coopération Sud-Sud et de co-développement. Si la Chine propose un accès étendu à son marché, les États africains pourraient redéfinir leurs priorités commerciales.

Le Maroc devra donc faire preuve de sa capacité à favoriser la transformation locale, son rôle dans l’intégration régionale via la ZLECAf et sa valeur ajoutée en termes de stabilité institutionnelle et de savoir-faire sectoriel. Le leadership ne se décrète pas, il se construit par une offre concrète de solutions économiques durables.

Vers un rééquilibrage réel ?

La décision de la Chine représente indéniablement un tournant symbolique et stratégique. Elle pourrait amorcer un rééquilibrage si elle s’accompagne d’un renforcement des capacités productives africaines.

Dans le cas contraire, elle pourrait approfondir une interdépendance asymétrique, où la Chine reste le fournisseur de produits à haute valeur ajoutée et l’Afrique celle des ressources brutes. Pour le Maroc, le défi est double : tirer parti de cette ouverture tout en consolidant sa propre stratégie continentale. Cette question dépasse le cadre commercial. Elle est géopolitique.

Dans un continent en pleine redéfinition des puissances, Rabat devra prouver que son ambition africaine s’appuie sur un modèle autonome, intégré et crédible — et non simplement sur un ajustement aux dynamiques sino-africaines.

Hassan Bentaleb