Un gouvernement ne sait pas répondre à une société sous pression
Au Maroc, un contraste croissant se manifeste entre les discours officiels du chef du gouvernement et la réalité sociale des citoyens, caractérisée par des tensions persistantes, un chômage ancré et des services publics affaiblis. L’absence de dialogue avec l’opposition et la marginalisation des mouvements sociaux témoignent d’une gouvernance préoccupante, où les promesses ne se concrétisent pas sur le terrain.
À mesure que l’année s’est écoulée, un contraste de plus en plus frappant a émergé entre les discours officiels et la réalité vécue par les Marocains. D’un côté, le chef du gouvernement multiplie les interventions médiatiques, affichant une confiance inébranlable et revendiquant des succès répétés. De l’autre, le pays est traversé par des tensions sociales persistantes, un chômage qui s’enracine, des services publics affaiblis et des territoires entiers marginalisés par le développement. Ce décalage n’est plus conjoncturel, il est devenu structurel. Il met en lumière un exécutif enfermé dans ses propres promesses, déconnecté de son environnement social, économique et territorial.
La gouvernance actuelle semble fonctionner en circuit fermé. Les slogans se multiplient, les chiffres sont souvent brandis, et les bilans sont proclamés, mais la traduction concrète de ces engagements reste introuvable sur le terrain. Derrière l’optimisme médiatique soigneusement entretenu, la réalité sociale continue de poser une résistance brutale. Le cœur même de la promesse gouvernementale, celle d’un État social protecteur et inclusif, apparaît aujourd’hui comme le principal foyer de désillusion.
La généralisation de la couverture médicale, présentée comme une avancée historique, illustre ce fossé entre les annonces et l’effectivité. Les chiffres avancés peuvent impressionner, mais ils masquent mal les lacunes profondes du système. Un pays qui manque de dizaines de milliers de médecins et d’infirmiers ne peut garantir un accès réel et digne aux soins, quelles que soient les proclamations officielles. La faiblesse de la densité médicale, très en deçà des normes internationales, et le renoncement massif aux soins pour des raisons financières ou géographiques, montrent bien que la santé publique ne se décrète pas, elle se construit. Faute de ressources humaines suffisantes, de gouvernance hospitalière efficace et d’investissements ciblés, la promesse devient illusion.
Le même schéma se retrouve sur le front de l’emploi. Là encore, les engagements initiaux se sont évanouis pour laisser place à une réalité plus sévère. Le chômage persistant, particulièrement chez les jeunes et les femmes, reflète l’échec d’une politique incapable de créer des emplois durables et de qualité. Les programmes lancés par le gouvernement, souvent présentés comme des leviers de relance, peinent à dépasser le stade des données statistiques. Derrière les contrats temporaires et les dispositifs précaires, l’économie réelle continue de générer exclusion et incertitude. La perte nette d’emplois est un symptôme d’une stratégie économique sans véritable profondeur sociale.
La reconstruction du Haouz est devenue un révélateur cruel de cette gouvernance de façade. Les chiffres avancés sur les plateaux de télévision sont en fort décalage avec la lenteur observée sur le terrain. Des familles entières vivent encore dans des conditions indignes, tandis que la communication officielle tente de transformer des intentions en réalisations. Ce décalage renforce un sentiment d’abandon et érode la confiance dans l’action publique, car la douleur sociale ne se quantifie pas en tableaux statistiques, mais se vit au quotidien.
À ces échecs tangibles s’ajoute une méthode de gouvernance préoccupante, caractérisée par la fermeture et l’absence de dialogue. Le chef du gouvernement semble penser que la majorité parlementaire suffit à légitimer son action démocratique. L’opposition, pourtant reconnue par la Constitution comme force de proposition et de contrôle, est déconsidérée à un rôle marginal, dépouillée d’un véritable espace de débat. Les échanges parlementaires se vident de leur substance, réduits à des réponses formatées, sans engagement réel.
Le dialogue social, longtemps promis comme fondement de la gouvernance, est enlisé dans l’attentisme et l’indifférence. Les mouvements de protestation dans les secteurs de l’éducation, de la santé et de la fonction publique témoignent d’un malaise profond, nourri par l’absence d’écoute et le non-respect des engagements pris. Lorsque même les institutions consultatives alertent sur les risques d’une gouvernance sans concertation, il est évident que la crise n’est plus seulement sociale, elle est institutionnelle.
Cette déconnexion avec la société se manifeste également par l’aggravation des fractures territoriales. Le Maroc avance toujours à plusieurs vitesses. Tandis que les grandes villes concentrent les investissements, les infrastructures et les opportunités, de vastes zones rurales et montagneuses continuent de rester éloignées des bénéfices du développement. La pauvreté persiste à des niveaux inquiétants, l’accès aux services de base demeure inégal, et le sentiment d’abandon se renforce. L’équité territoriale, pourtant revendiquée comme un principe fondamental de l’action publique, reste largement théorique.
Ce décalage entre le centre et les périphéries ne constitue pas qu’un simple problème de développement, il s’agit d’un enjeu de cohésion nationale. En laissant se creuser les inégalités territoriales, le gouvernement fragilise le lien social et nourrit une défiance silencieuse mais profonde. Les grands projets d’infrastructures ne peuvent dissimuler durablement l’absence d’une politique de rattrapage ambitieuse et solidaire.
Au fond, l’échec de cette gouvernance dépasse le simple bilan sectoriel. Il est surtout politique. Il réside dans l’incapacité à reconnaître la pluralité des acteurs, à ouvrir des espaces de dialogue et à accepter la contradiction comme une richesse démocratique. En s’enfermant dans une communication autosatisfaite, l’exécutif se déconnecte de la société réelle et creuse un fossé dangereux entre les institutions et les citoyens.
Dans ce contexte, la question de l’alternative devient cruciale. Les forces socialistes et progressistes, notamment l’Union socialiste des forces populaires, portent une responsabilité historique. Celle de proposer un projet crédible, fondé sur la justice sociale, l’équité territoriale et la démocratie participative. Celle de rappeler que gouverner ne se résume pas à s’auto-congratuler, mais implique de rendre des comptes, d’écouter et de corriger.
L’histoire retiendra probablement moins l’accumulation de promesses que la capacité à transformer celles-ci en actes. Elle jugera aussi de la capacité des forces progressistes à incarner une rupture méthodologique et morale avec une gouvernance repliée sur elle-même. Car l’enjeu dépasse une majorité ou un mandat. Il concerne l’avenir du lien démocratique, la confiance collective et la possibilité pour le Maroc de renouer avec une trajectoire de progrès partagé, lucide et durable.

