Statistiques flatteuses, mais réalités accablantes ne disparaissent pas.
En mars 2026, le Haut-Commissariat au plan publie son analyse du handicap issue du Recensement général de la population et de l’habitat 2024, indiquant que 1,73 million de Marocains vivent avec une limitation fonctionnelle sévère. La prévalence nationale du handicap a diminué de 5,1% en 2014 à 4,8% en 2024, mais le nombre absolu de personnes en situation de handicap a augmenté de 31.000 individus en raison de la croissance démographique.
Il existe parfois dans les chiffres une violence sourde que les tableaux statistiques ne parviennent pas à contenir. En mars 2026, lorsque le Haut-Commissariat au Plan (HCP) publie son analyse sur le handicap issue du Recensement général de la population et de l’habitat 2024, il ne s’agit pas seulement d’un document technique. C’est un portrait patient et méticuleusement dressé de 1,73 million de Marocains vivant, souvent dans l’ombre, avec une limitation fonctionnelle sévère. Ces 1,73 million de visages que le pays a du mal à regarder en face, malgré ses déclarations et conventions ratifiées, constituent une importante réalité.
Ce rapport est essentiel, même indispensable. S’il reconnaît les progrès réalisés, il ne dissimule pas non plus les lacunes profondes et tenaces qui perdurent dans le tissu social marocain.
La première analyse des chiffres peut prêter à confusion. La prévalence nationale du handicap est passée de 5,1 % en 2014 à 4,8 % en 2024, soit une baisse de 0,3 point. Un progrès ? Peut-être, mais le diable se cache dans les détails. En réalité, le nombre absolu de personnes en situation de handicap (PSH) a augmenté d’environ 31 000, principalement en raison de la croissance démographique. Le Maroc compte aujourd’hui plus de personnes handicapées qu’il y a dix ans, même si elles représentent une part légèrement inférieure d’une population en forte augmentation.
Un autre aspect révélateur est le clivage territorial au sein de ces données. En milieu urbain, la prévalence a significativement chuté, passant de 4,8 % à 4,2 %, ce qui témoigne des effets des améliorations en matière de couverture médicale et d’accès aux soins. En revanche, en milieu rural, la prévalence est restée désespérément stable autour de 5,6 %. Pire, chez les femmes rurales, elle a légèrement augmenté. Cette situation met en lumière un Maroc à deux vitesses, entre les métropoles connectées et les douars oubliés.
Pour bien comprendre la réalité du handicap au Maroc, il est nécessaire d’examiner les segmentations détaillées dans le rapport. Plus d’une personne en situation de handicap sur deux — 53,7 % — est âgée de 60 ans ou plus. Parmi les personnes âgées, la prévalence du handicap atteint 18,5 % : près d’une personne âgée sur cinq vit avec une limitation fonctionnelle sévère. Le vieillissement démographique, qu’affronte le pays à un rythme accéléré, prend un visage humain, souvent féminin, rural et solitaire.
Les femmes jouent un rôle particulier et douloureux dans ce tableau. Elles représentent 50,4 % des PSH, avec un profil de vulnérabilité élevé. Chez les femmes PSH âgées de 60 ans et plus, la prévalence atteint 19,9 %, contre 17,1 % chez les hommes du même âge. Bien qu’elles vivent plus longtemps, elles vivent aussi plus longtemps avec des corps endommagés, souvent isolées, car 10,6 % des femmes PSH vivent seules, comparé à 4,7 % des hommes. Les réalités du veuvage et de l’isolement constituent leur quotidien.
Concernant l’accès à l’éducation, un message crucial émerge de ce rapport. Le taux d’alphabétisation parmi les personnes en situation de handicap est de seulement 35,4 %, contre 75,2 % pour l’ensemble de la population. Cet écart est alarmant, surtout chez les femmes handicapées vivant en milieu rural, où le taux d’alphabétisation tombe à 11,7 %. À peine une femme rurale handicapée sur dix sait lire et écrire, un chiffre qui devrait choquer l’opinion publique.
Près de deux tiers des personnes en situation de handicap — 67,8 % — n’ont atteint aucun niveau d’études, chiffre qui grimpe à 77,6 % chez les femmes, atteignant même 87,9 % chez les femmes rurales. Cette carence éducative est le fruit d’un système scolaire qui peine à s’adapter. L’insuffisance des établissements adaptés et le manque flagrant d’enseignants formés sont autant de défaillances que le rapport met en exergue et qui nécessitent des réponses politiques significatives.
L’exclusion éducative entraîne inévitablement l’exclusion professionnelle. Seuls 8,9 % des PSH sont en emploi, un taux alarmant qui masque des réalités encore plus pessimistes : 15,1 % pour les hommes PSH contre un désarmant 2,8 % pour les femmes. Sur cent femmes en situation de handicap au Maroc, moins de trois travaillent. Les autres relèvent de la catégorie des femmes au foyer (30,3 %), ou sont considérées comme inactives pour des raisons de santé ou d’âge, ce qui souligne leur dépendance à la solidarité familiale.
Cette solidarité familiale, essentielle pour les PSH, souligne une faille dans la politique publique : faire reposer la prise en charge sur la famille revient à déléguer une responsabilité collective à la sphère privée, wich implies injustices et fragilités. Qu’advient-il alors d’une personne handicapée dont la famille est absente ou démunie ?
Les obstacles à l’emploi pour les PSH sont bien documentés : discriminations à l’embauche, absence d’adaptations sur les lieux de travail, manque de programmes de formation professionnelle appropriés, et stigmatisation sociale. Cela se produit malgré un cadre légal censé garantir leur inclusion professionnelle, qui reste largement théorique.
En ce qui concerne le logement, les inégalités sont tout aussi notables. Bien que 77,5 % des ménages avec une PSH soient propriétaires, l’accès aux infrastructures de base révèle des disparités inacceptables. En milieu urbain, 96 % de ces ménages disposent d’eau courante, contre seulement 50 % en milieu rural. La situation est similaire pour l’accès à des installations sanitaires, faisant de l’accès à l’eau et aux toilettes des questions de dignité fondamentale.
Il serait injuste de voir ce rapport uniquement comme un point négatif. Des progrès ont été réalisés, en particulier en ce qui concerne la couverture médicale des PSH, qui est passée de 34,1 % en 2014 à 63,3 % en 2024. Toutefois, 36,7 % des PSH n’ont toujours pas de couverture.
Par ailleurs, la fracture numérique pose un problème urgent. Alors que l’accès aux services publics devient de plus en plus numérique, seulement 18,3 % des PSH utilisent Internet, avec des disparités flagrantes entre le milieu urbain (25,4 %) et rural (9,3 %). La possession d’un ordinateur est extrêmement faible, et même l’accès au téléphone mobile n’est pas universel parmi cette population.
Le rapport fournit également une analyse prospective inquiétante. D’ici 2050, le nombre de personnes en situation de handicap pourrait osciller entre 1,56 et 1,96 million, augmentant ainsi la pression sur le système de soins et les services de protection sociale.
Au cœur de cette analyse se trouve un constat profond : ce rapport du HCP est bien plus qu’un simple exercice statistique. Il révèle que le Maroc a fait des choix, bons ou mauvais, concernant la manière de traiter ses citoyens les plus vulnérables. Il souligne que la rhétorique de l’inclusion doit s’accompagner de ressources budgétaires adéquates et de politiques publiques cohérentes pour avoir un réel impact.
Enfin, il rappelle que les 1,73 million de Marocains en situation de handicap ne sont pas de simples bénéficiaires passifs, mais des citoyens à part entière, méritant droits, dignité et potentiel. Tant que ces vérités ne seront pas reconnues dans les différents secteurs de la société marocaine, le pays continuera de progresser à deux vitesses.
Les données citées dans cet article proviennent du rapport « Les personnes en situation de handicap au Maroc, Analyse issue du RGPH 2024 », publié en mars 2026 par le Haut-Commissariat au Plan (HCP) en partenariat avec l’UNFPA-Maroc.

