Maroc

Réaction tardive et timide de l’AMMPS.

L’Agence marocaine des médicaments et des produits de santé (AMMPS) a mis une année à réagir face à l’arrêté ministériel d’interdiction de tout produit à base de Garcinia cambogia, déclenché par les autorités sanitaires françaises en avril 2025. Pendant cette période, des milliers de Marocains ont continué à ingérer cette substance, malgré les graves effets indésirables documentés par le système français de surveillance, sans bénéficier d’alerte ou de protection.


Une année. C’est le temps qu’il a fallu à l’Agence marocaine des médicaments et des produits de santé (AMMPS) pour réaliser que les autorités sanitaires françaises avaient jugé nécessaire de prendre, dès avril 2025, un arrêté ministériel interdisant tous les produits à base de Garcinia cambogia. Cette plante, présentée comme la solution naturelle et définitive aux problèmes de poids, distillée en gélules minceur et commercialisée sur les réseaux sociaux marocains avec une audace comparable à celle des marchands de miracles, avait déjà révélé ses effets néfastes. Le système français de surveillance de la sécurité des compléments alimentaires a documenté, de manière rigoureuse, des effets indésirables graves : atteintes hépatiques potentiellement irréversibles, troubles cardiovasculaires, dérèglements psychiatriques et interactions médicamenteuses à risque.

Durant ces douze mois de silence de la part des autorités, des milliers de Marocains ont continué à acheter, recevoir et consommer une substance que la rigueur sanitaire d’un autre pays a suffi à interdire. Abandonnés à eux-mêmes, sans protection, sans avertissement, et sans la moindre voix officielle pour contredire les promesses alléchantes des vendeurs en ligne, ils ont été, sans le savoir, les cobayes d’un marché que personne ne surveillait réellement. C’est là la vérité brutale que l’AMMPS, dans le langage soigneusement adouci de ses communiqués et notes d’information, ne révélera jamais pleinement.

Ce décalage est révélateur d’un système de veille sanitaire en souffrance, d’une agence qui suit les alertes internationales avec le pas lourd d’une institution ne réalisant pas l’urgence de sa mission. Pendant que d’autres systèmes de surveillance réagissaient rapidement pour protéger la santé publique, l’AMMPS restait inactive. Il est légitime de s’interroger, sans réponse particulièrement rassurante, si ce retard est dû à une incapacité ou à un choix — deux hypothèses accablantes.

Il est essentiel de comprendre le contexte dans lequel ce commerce prospère pour saisir toute sa dangerosité. Le Marocain, désespéré par des régimes draconiens et des séances de sport infructueuses, devient une cible idéale pour les marchands de miracles numériques. Sur Facebook, Instagram, TikTok, des comptes aux airs de pharmacies virtuelles exposent leurs produits sans aucune régulation. Les emballages semblent soignés, les promesses exagérées, les témoignages minutieusement fabriqués, et la livraison est gratuite jusqu’à chez vous. La Garcinia cambogia y est mise en avant, embellie par des pseudo-études scientifiques et des photos avant-après aussi crédibles qu’une auto-évaluation par un élève.

La dangerosité particulière de cette plante réside précisément dans ce qui attire les non-initiés. L’acide hydroxycitrique, contenu dans l’écorce du fruit dont est dérivé le complément, est présenté comme un coupe-faim naturel, un régulateur métabolique d’origine naturelle. Cet argument massue est utilisé par ceux qui souhaitent vous faire consommer ce qui n’est pas inoffensif. Car la nature peut également être meurtrière. Et l’acide hydroxycitrique, administré en doses prolongées sans surveillance médicale, peut gravement endommager le foie, dérégler le cœur, perturber le système digestif, voire affecter l’équilibre psychique. Les effets reportés à travers le monde ne sont pas de simples hypothèses élaborées par des chercheurs à la recherche de publications. Ce sont des réalités cliniques documentées, des alertes sérieuses qui ont conduit un pays comme la France à agir rapidement.

Et l’AMMPS ? Elle a attendu. Elle a observé. Ensuite, avec le flegme d’une institution dont la priorité semble ne pas être l’urgence sanitaire, elle a émis une note d’information conseillant aux professionnels de santé d’être vigilants et aux consommateurs de consulter un médecin avant de se supplémenter. Une recommandation d’une banalité déconcertante face à l’ampleur d’un problème que d’autres pays ont résolu grâce à des mesures législatives. La différence entre les deux démarches témoigne des valeurs accordées à la vie de ses citoyens dans chaque pays.

Il ne s’agit pas seulement d’un retard technique ou d’un problème de circulation de l’information scientifique. C’est une question de volonté politique et de priorités institutionnelles. L’AMMPS dispose-t-elle des outils, des ressources humaines et des systèmes de veille capables de traiter en temps réel les alertes de ses homologues européens ? Si oui, pourquoi cette année de silence ? Si non, quel sens a une agence censée protéger la santé des Marocains dans un monde où les produits circulent à la vitesse des algorithmes ?

La réalité, que personne au sein des institutions concernées ne semble pressé d’affirmer clairement, est que le marché des compléments alimentaires au Maroc évolue dans un flou réglementaire qui sert de nombreux intérêts. Entre les importateurs dont les approvisionnements ne font l’objet d’aucun contrôle sérieux et les vendeurs en ligne qui agissent en toute impunité, s’est développé un écosystème profitable pour certains et potentiellement dangereux pour beaucoup.

Ce n’est pas la première fois que le Maroc réagit avec du retard face à des alertes sanitaires internationales concernant des produits circulant librement sur son marché. Ce ne sera pas la dernière, tant que les mécanismes de vigilance ne seront pas réformés en profondeur, dotés de moyens réels, et tant que les pouvoirs publics ne réaliseront pas — ou ne décideront pas — que la santé du citoyen n’est pas un enjeu à relativiser entre deux priorités politiques.

En attendant, la Garcinia cambogia continue probablement d’être vendue dans les arrière-boutiques du commerce en ligne marocain et dans les salons de beauté reconvertis en espaces de conseil minceur. La mise en garde de l’AMMPS, aussi tardive que timide, ne suffira pas à freiner un flux commercial alimenté par des désirs profonds et une régulation absente. Une interdiction claire, des contrôles réels aux frontières et une régulation stricte du commerce numérique des produits de santé sont nécessaires. De telles mesures sont encore attendues, alors que le compte à rebours sanitaire ne s’est jamais arrêté.

Mehdi Ouassat