Maroc

Poisson trop cher : tu ne nous manques plus jamais !

Début 2026, la sardine se vend à des niveaux très variables, oscillant entre 15 et 30 dirhams le kilogramme selon les régions, la saison et les circuits de commercialisation. Plusieurs experts soulignent que « ces accords ont souvent privilégié des objectifs économiques de court terme, au détriment d’une vision durable de l’exploitation des stocks ».


Que dire de la surpêche et de ces accords internationaux qui valorisent le surplus au détriment des stocks ?

Trop cher poisson. Tu nous manques tant !
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Début 2026, le marché du poisson au Maroc est marqué par d’importantes disparités de prix, reflet de tensions profondes dans le secteur. La sardine, aliment de base pour de nombreux Marocains, se vend à des prix très variables, allant de 15 à 30 dirhams le kilogramme, selon les régions, la saison et les circuits de vente. Les poissons nobles, tels que la sole ou le merlan, ainsi que les crustacés, sont proposés à des tarifs beaucoup plus élevés, se situant entre 50 et plus de 150 dirhams le kilogramme, selon leur qualité et leur disponibilité.

Ces augmentations de prix sont particulièrement prononcées pendant les périodes de forte demande, touchant davantage les poissonniers détaillants et la grande distribution que les marchés de gros ou les ventes directes à la sortie des ports.

Cette inflation des prix s’inscrit dans un cadre plus large de crise du secteur de la pêche, qui découle non pas d’un dysfonctionnement conjoncturel, mais d’un ensemble de facteurs structurels, environnementaux et institutionnels interconnectés. Elle souligne les limites d’un modèle de gestion halieutique confronté à des transformations écologiques rapides, des choix de gouvernance contestés et l’accroissement des chocs climatiques, dont les effets cumulés affaiblissent durablement l’offre, l’accessibilité et l’équilibre du marché.

Gestion des ressources halieutiques et des surplus

Un facteur central concerne la gestion des ressources halieutiques et des surplus, en particulier à travers certains accords de pêche établis avec des pays partenaires. Plusieurs experts notent que « ces accords ont souvent privilégié des objectifs économiques à court terme, aux dépens d’une vision durable de l’exploitation des stocks ». « La question n’existe pas uniquement quant à l’existence de ces accords, mais également sur leur contenu, leur suivi et leur capacité à intégrer des données scientifiques actualisées sur l’état réel des ressources. L’insuffisance des mécanismes de contrôle, la faible valorisation locale des prises et la pression accrue sur certaines espèces affaiblissent les écosystèmes marins et diminuent la disponibilité des ressources pour la pêche artisanale, aggravant ainsi les inégalités au sein du secteur », a expliqué une source proche du dossier.

L’impact croissant du changement climatique

À cette problématique de gouvernance s’ajoute l’impact croissant du changement climatique sur les écosystèmes marins. « L’augmentation progressive des températures de l’eau, la modification des courants océaniques et l’acidification des mers impactent directement la répartition géographique, la reproduction et les cycles de vie des espèces halieutiques. Certaines espèces migrent vers des zones plus profondes ou plus au nord, tandis que d’autres voient leur productivité diminuer. Or, les politiques halieutiques peinent à prendre pleinement en compte ces transformations structurelles, continuant parfois à se fonder sur des données et des modèles qui ne correspondent plus à la réalité écologique actuelle. Cette inadéquation entre connaissance scientifique et décision publique accroît l’instabilité du secteur », affirment les experts.

Effets indirects mais profonds de la sécheresse prolongée

Un troisième facteur décisif réside dans les effets indirects mais profonds de la sécheresse persistante que subit le Maroc. « Bien que la pêche soit une activité maritime, elle dépend étroitement des équilibres hydriques continentaux, soulignent certains spécialistes. La diminution durable des ressources en eau douce réduit les flux vers les estuaires, les lagunes et les zones humides côtières, qui sont essentielles pour la reproduction et l’alimentation de nombreuses espèces. La dégradation de ces milieux affaiblit l’ensemble de la chaîne écologique, entraînant des répercussions directes sur les stocks halieutiques et, par conséquent, sur les revenus et la stabilité des communautés de pêcheurs. »

Les dernières précipitations intenses et irrégulières

En parallèle à la sécheresse, les récentes pluies intenses et irrégulières ont engendré de nouvelles formes de vulnérabilité. « Les épisodes de pluie soudaines, souvent concentrés sur de courtes périodes, provoquent des ruissellements massifs vers le littoral, entraînant sédiments, déchets et polluants agricoles ou urbains. Ces apports perturbent la qualité des eaux côtières, affectent les habitats marins et peuvent provoquer des mortalités ponctuelles ou des déplacements d’espèces. Cette alternance entre des déficits hydriques prolongés et des excès pluviométriques violents illustre l’accroissement des phénomènes climatiques extrêmes, auxquels le secteur de la pêche reste insuffisamment préparé », précisent les experts.

Conséquences sociales et économiques directes sur les pêcheurs et les territoires côtiers

Pour finir, ces divers facteurs entraînent des conséquences sociales et économiques directes sur les pêcheurs et les zones côtières. La diminution de la ressource, l’imprévisibilité des captures et l’augmentation des coûts d’exploitation fragilisent particulièrement la pêche artisanale, qui dispose de peu de marges d’adaptation. « Cette précarisation intensifie les tensions sociales, alimente les conflits d’usage et renforce le sentiment d’abandon chez les acteurs locaux, souvent peu impliqués dans les processus de décision. Elle met également en lumière les limites d’une gouvernance sectorielle morcelée, insuffisamment liée aux politiques de l’eau, de l’environnement et d’adaptation au changement climatique », a déclaré un syndicaliste du secteur qui estime que « globalement, la crise du secteur de la pêche au Maroc se présente comme une crise systémique, où se croisent choix politiques, transformations écologiques et vulnérabilités sociales ». Y répondre nécessite de dépasser les approches sectorielles et de construire des stratégies intégrées, basées sur la durabilité des écosystèmes, la justice sociale et l’anticipation des chocs climatiques à venir.

Hassan Bentaleb