Meta brevète une IA pour maintenir les comptes actifs après la mort.
En décembre 2022, Meta a obtenu un brevet décrivant l’utilisation d’un modèle de langage de grande taille pour « simuler » le comportement d’un utilisateur sur une plateforme sociale lorsqu’il est absent. L’initiative s’inscrit dans une évolution plus large de la gestion des héritages numériques, Facebook ayant introduit dès 2015 la notion de « contact légataire », permettant à un proche de gérer un compte après un décès.
L’objectif n’est plus de conserver un compte en ligne comme une archive immobile, mais de le garder actif. En décembre dernier, Meta a obtenu un brevet décrivant l’utilisation d’un modèle de langage de grande taille pour « simuler » le comportement d’un utilisateur sur une plateforme sociale lorsqu’il est absent, que ce soit pour une pause numérique ou en cas de décès, rapporte Business Insider.
Le brevet, déposé initialement en 2023 et attribué notamment à Andrew Bosworth, directeur technique du groupe, expose un mécanisme précis. Le système s’appuie sur des données dites « spécifiques à l’utilisateur », telles que l’historique des publications, les commentaires rédigés, les mentions « j’aime », les messages privés et les interactions passées. Ces éléments servent à entraîner un modèle capable de reproduire le style d’écriture, les habitudes d’engagement et les préférences relationnelles du titulaire du compte.
Concrètement, ce « double numérique » pourrait continuer à aimer des publications, répondre à des commentaires ou interagir dans des messages privés. Le brevet évoque également la possibilité de simuler des appels audio ou vidéo grâce à des technologies de synthèse vocale ou d’avatar. L’objectif avancé dans le document repose sur la continuité de l’expérience utilisateur. Lorsqu’un compte cesse brusquement toute activité, les abonnés subissent une rupture. En cas de décès, cette absence est définitive et modifie l’écosystème relationnel de la plateforme.
Meta précise toutefois qu’un brevet ne signifie pas implémentation. L’entreprise affirme ne pas avoir l’intention, à ce stade, de développer cette technologie. Néanmoins, la description technique est suffisamment détaillée pour montrer qu’une telle fonctionnalité est envisagée comme faisable.
L’initiative s’inscrit dans une évolution plus large de la gestion des héritages numériques. Dès 2015, Facebook avait introduit la notion de « contact légataire », permettant à un proche de gérer un compte après un décès. Dans un entretien accordé en 2023 au podcasteur Lex Fridman, Mark Zuckerberg avait évoqué la possibilité d’utiliser des avatars pour interagir avec des souvenirs de personnes disparues. D’autres acteurs technologiques ont exploré des pistes similaires. En 2021, Microsoft a breveté un chatbot capable d’imiter des personnes décédées ou fictives à partir de leurs données numériques.
Au-delà de la dimension technologique, l’enjeu est économique. Maintenir l’activité d’un compte signifie prolonger l’engagement, générer davantage d’interactions et alimenter les systèmes d’intelligence artificielle en nouvelles données. Un compte inactif cesse de produire du contenu et affaiblit la dynamique de réseau. Un compte simulé, en revanche, continue d’alimenter l’écosystème attentionnel.
Les implications juridiques sont loin d’être secondaires. La première question concerne le consentement. Si une intelligence artificielle doit continuer à publier ou répondre au nom d’une personne décédée, qui autorise cette reproduction numérique ? Est-ce la personne elle-même de son vivant, un héritier, un proche, ou la plateforme en l’absence d’instructions précises ?
Dans de nombreux pays, la situation est juridiquement floue. Le droit à l’image et la protection de la vie privée ne disparaissent pas totalement au décès, mais leur portée varie selon les législations. Certaines reconnaissent des droits numériques post-mortem transmis aux héritiers, d’autres non. Il n’existe pas de cadre harmonisé au niveau international.
Sur le plan psychologique, le débat est encore plus sensible. Les défenseurs de ces technologies estiment qu’elles peuvent aider certaines personnes à traverser le deuil, en maintenant un lien mémoriel interactif. Les critiques rappellent que le processus de deuil suppose l’acceptation de la perte réelle. Une présence artificielle, qui continue à répondre et à interagir, pourrait brouiller la frontière entre mémoire et simulation.
Le brevet de Meta marque ainsi une étape supplémentaire dans la transformation de notre rapport à la mort à l’ère numérique. Les réseaux sociaux ne sont plus seulement des espaces de communication, mais deviennent des lieux où l’identité peut être prolongée artificiellement. Même sans déploiement immédiat, la simple conceptualisation d’un tel outil révèle une tension profonde entre innovation technologique, logique économique et limites éthiques. La technologie a déjà franchi la frontière ; reste à savoir si la société signera le permis de séjour des fantômes numériques.

