Lionel Jospin : le destin brisé du héraut de la gauche « plurielle »
Lionel Jospin, décédé dimanche à l’âge de 88 ans, a longtemps médité les raisons de son échec au premier tour de la présidentielle de 2002 face à l’extrême droite. Il a été Premier ministre de 1997 à 2002 et a mis en place la réduction du temps de travail à 35 heures hebdomadaires, la couverture maladie universelle et un contrat d’union civile.
Il a demeuré jusqu’au bout une personnalité unificatrice de la gauche française, malgré son échec historique au premier tour de la présidentielle de 2002 face à l’extrême droite. Décédé dimanche à 88 ans, l’ancien Premier ministre Lionel Jospin a longtemps réfléchi aux raisons de cet échec qui a abruptement interrompu sa carrière politique. « L’austère qui se marre », comme il se qualifia un jour lui-même, continuait à s’impliquer régulièrement dans la vie politique française. « J’assume pleinement la responsabilité de cet échec et j’en tire les conclusions en me retirant de la vie politique. » Cette phrase, prononcée le soir du 21 avril 2002, date à laquelle l’extrême droite accéda pour la première fois au second tour, restera gravée dans les annales de la politique française.
Cinq ans plus tôt, Lionel Jospin était devenu Premier ministre, à la tête d’une majorité de gauche « plurielle » – regroupant socialistes, communistes et écologistes – qui avait remporté de manière surprenante les élections législatives, provoquées par la dissolution inattendue de l’Assemblée nationale par le président de droite Jacques Chirac.
Profitant d’un environnement économique très favorable, il « cohabite » donc avec le chef de l’État et met en œuvre la réduction du temps de travail à 35 heures par semaine, la couverture maladie universelle (CMU) et un contrat d’union civile – le PACS – pour tous les couples.
Entouré d’une équipe ministérielle solide, il réussit à réduire le chômage. Lorsque, en 2002, il se présente à l’élection présidentielle, cet ancien basketteur universitaire, grand, raide, lunettes à montures métalliques et cheveux frisés grisonnants, incarne les immenses espoirs d’une gauche qui, après François Mitterrand au pouvoir entre 1981 et 1995, aspire à un retour à l’Élysée.
Comme la plupart des élites politiques du pays, Lionel Jospin, né en 1937 dans une famille protestante à Meudon près de Paris, avait fait ses armes à la prestigieuse École normale d’administration (ENA), entrant au ministère des Affaires étrangères en 1965. Parallèlement, l’ancien scout avait été formé à un militantisme particulièrement austère, au sein du groupuscule trotskiste de l’Organisation communiste internationaliste (OCI).
Lionel Jospin s’était aligné sur François Mitterrand dès 1971 et la reconstitution du Parti socialiste, transformé en machine de guerre pour conquérir le pouvoir dans un régime instauré par le général de Gaulle en 1958. À la victoire de Mitterrand en 1981, élu député de Paris, il accède à la direction du Parti socialiste jusqu’en 1988, ce qui lui vaut une grande proximité avec le chef de l’État.
À la réélection du président socialiste en 1988, le diplomate de formation devient ministre d’État, en charge de l’Éducation nationale. Après avoir perdu son siège de député en 1993, il aurait tenté de se retirer de la vie politique en sollicitant en vain une ambassade.
Cependant, en 1995, remarié à la philosophe Sylviane Agacinski, il se présente à la présidentielle avec un nouveau souffle, grâce au retrait de l’ex-président de la Commission européenne Jacques Delors. Bien qu’arrivé en tête au premier tour, il est battu par Jacques Chirac, mais réussit à installer sa stature de présidentiable.
La surprise est d’autant plus grande, sept ans plus tard, lorsqu’il doit céder au candidat d’extrême droite Jean-Marie Le Pen la place qui lui semblait promise dans le duel du second tour contre le président sortant.
Outre l’émergence de l’extrême droite comme force politique majeure en France, plusieurs raisons seront avancées pour expliquer cette déroute. Hésitant à affirmer son appartenance au parti socialiste, qu’il avait lui-même dirigé en installant François Hollande dès 1997, Lionel Jospin se révéla mal à l’aise dans une campagne où le thème de l’insécurité prédominait.
Un autre facteur largement analysé depuis : huit candidats de gauche et d’extrême gauche se présentaient à ce premier tour, et finalement, moins de 200.000 voix le séparaient de Jean-Marie Le Pen. Nombre de personnalités de gauche, aujourd’hui aux responsabilités, marquent leur engagement à cette époque.
Cinq ans plus tard, Lionel Jospin s’engage dans la campagne de François Hollande, qui devient président de la République (2012-2017). Ce quinquennat socialiste offre à Lionel Jospin l’opportunité de présider une commission sur la moralisation de la politique. Il siège au Conseil constitutionnel de 2014 à 2019. « L’austère qui se marre », comme il se qualifia un jour lui-même, continuait d’intervenir régulièrement dans la vie politique française.

