Les Etats-Unis ont-ils décidé de rompre l’alliance occidentale ?
La chute du mur de Berlin a été perçue comme un moment fondateur qui a donné l’illusion d’une victoire définitive à l’Occident et aux États-Unis. Aujourd’hui, plus de trente ans après la fin de la guerre froide, l’Europe est confrontée à une réalité où l’administration de Donald Trump ne considère plus l’Europe comme un partenaire, mais comme un fardeau.
La chute du mur de Berlin n’a pas été un simple événement historique ; elle a marqué un moment fondateur qui a donné à l’Occident, et notamment aux États-Unis, l’illusion d’une victoire définitive et d’un modèle politique et économique devenu le destin du monde. À cette époque, on évoquait la « fin de l’Histoire », selon la thèse de Fukuyama, et un monde dominé par une démocratie libérale dirigée par Washington sans aucun rival. Cependant, les décennies suivantes ont prouvé que l’Histoire n’a jamais pris fin, mais a ressurgi sous des formes plus brutales, tandis que les empires n’ont pas sombré ; ils ont simplement modifié leurs méthodes.
Aujourd’hui, plus de trente ans après la fin de la guerre froide, l’Europe est confrontée à une réalité troublante : l’alliance américaine, qui a été un pilier de l’ordre occidental depuis la Seconde Guerre mondiale, ne considère plus l’Europe comme un partenaire, mais comme un fardeau — ou pire, comme un acteur à contourner, à contraindre ou à faire chanter.
L’administration de Donald Trump ne cache pas sa position. Elle l’affirme clairement à travers un discours brutal et des politiques basées sur la loi du plus fort, sans se soucier des alliances ou des valeurs communes que l’Occident a longtemps revendiquées.
Les États-Unis, qui ont conçu l’ordre international actuel, sont aujourd’hui ceux qui s’efforcent de le démanteler. Des décisions stratégiques sont prises sans que les alliés soient consultés, des accords sont négociés dans leur dos, et des menaces sont lancées publiquement à travers les médias et les réseaux sociaux. De l’Ukraine au Venezuela, en passant par l’Iran et le Groenland, Washington semble ne suivre qu’une seule règle : celle du fait accompli.
La revendication américaine sur le Groenland n’est ni une fantaisie politique ni une provocation passagère. Elle indique un tournant dangereux dans la vision stratégique de la Maison-Blanche. Nous faisons face à une administration pour laquelle la souveraineté et le droit international ne sont que des variables secondaires dès lors qu’ils entravent les intérêts économiques et stratégiques américains. Le Groenland, riche en ressources naturelles et en minerais rares, est devenu une cible dans la bataille mondiale pour sécuriser les richesses de demain, sous prétexte de sécurité nationale.
L’ironie véritable réside dans l’impuissance européenne. L’Europe, qui s’est longtemps présentée comme la gardienne du multilatéralisme et du droit international, semble aujourd’hui incapable de défendre l’un de ses propres membres. On assiste à des communiqués de solidarité sans réel impact, des sommets dépourvus de décisions et une crainte persistante de froisser Washington. Personne n’ose s’opposer à Donald Trump, car le coût de la contestation est bien connu : sanctions économiques, pressions commerciales et menaces directes.
Cette crainte n’est pas nouvelle. Elle est le résultat de décennies de dépendance politique, militaire et économique. L’Europe a placé sa sécurité sous le parapluie américain et a intégré son économie et sa technologie aux États-Unis à un tel point qu’une rupture entraînerait des coûts considérables. Des systèmes financiers aux industries de défense, des technologies numériques au commerce international, Washington conserve encore des leviers cruciaux sur le pouvoir européen.
Malgré quelques tentatives timides, comme celles du président français Emmanuel Macron appelant à une « autonomie stratégique », la réalité est implacable : l’Europe est divisée. Certains États voient dans le rapprochement avec Trump une opportunité, d’autres craignent la confrontation, tandis que beaucoup préfèrent se taire. Cette fragmentation condamne l’Europe à l’impuissance dans un monde qui ne reconnaît que la force.
Ce qui est le plus préoccupant, c’est le paradoxe moral européen. Lorsque les États-Unis s’en prennent à des pays comme l’Iran ou le Venezuela, les Européens se contentent d’une opposition de façade tout en se réjouissant implicitement de l’affaiblissement de régimes hostiles à l’Occident. Le respect du droit international devient ainsi sélectif : il est invoqué lorsque cela sert les intérêts, ignoré quand cela les contrarie.
Aujourd’hui, l’Europe se trouve à un carrefour historique. Elle peut soit accepter son nouveau rôle de simple exécutant dans un projet impérial américain qui ne reconnaît plus les alliances, soit osé redéfinir sa place sur la scène internationale, même au risque d’un affrontement avec Washington. La réelle question n’est plus de savoir si l’Europe peut s’opposer aux États-Unis, mais si elle en a encore la volonté politique.
L’administration Trump l’affirme sans détour : « America First ». Plus d’alliances durables, plus d’amitiés éternelles — seulement des intérêts. Dans un monde régulé par cette logique, ceux qui ne défendent pas leurs propres intérêts sont condamnés à devenir des notes de bas de page dans une Histoire qui s’écrit à nouveau par la force, et non par les valeurs.
**Paris : Youssef Lahlali**

