Maroc

Le S.O.S intense des professionnels de la santé : réforme infirme.

Six mois après le lancement des unités sanitaires territoriales dans la région de Tanger-Tétouan-Al Hoceïma, les premières difficultés apparaissent déjà, soulignant les obstacles rencontrés dans la mise en œuvre de ce nouveau modèle de gouvernance sanitaire. Les données disponibles indiquent qu’il existe environ 7 médecins pour 10.000 habitants, alors que l’Organisation mondiale de la santé recommande un ratio supérieur à 15 médecins pour 10.000 habitants.


Six mois après le lancement des unités sanitaires territoriales dans la région de Tanger-Tétouan-Al Hoceïma, les premières difficultés sont déjà apparues. La réforme du système de santé, qui peine à trouver son équilibre dans une région considérée comme relativement bien dotée en infrastructures et en ressources humaines, soulève la question : comment réussir sa généralisation à l’ensemble du territoire national ? Au-delà d’un simple débat sectoriel, c’est la crédibilité du chantier de réforme du système de santé et du projet d’État social qui est en jeu. « Les réformes se jugent moins à leurs promesses qu’à leurs premiers effets ». L’expérience des unités sanitaires territoriales lancée dans la région de Tanger-Tétouan-Al Hoceïma illustre cette réalité.

À peine six mois après son lancement, des signaux d’alerte se font déjà sentir. Les professionnels de santé, par l’intermédiaire de leurs organisations syndicales, expriment leurs préoccupations face aux difficultés rencontrées lors de la mise en œuvre de ce nouveau modèle de gouvernance sanitaire.

La question qui se pose est simple mais cruciale : si cette réforme fait déjà face à des obstacles dans une région considérée comme l’une des plus structurées sur le plan sanitaire, que se passera-t-il lorsqu’elle sera généralisée à l’ensemble des régions du Royaume ? Car au-delà d’une simple expérimentation administrative, la crédibilité de la réforme du système national de santé est en jeu, à un moment où le Maroc s’est engagé dans l’un des plus grands chantiers sociaux de son histoire : la généralisation de la protection sociale.

Une réforme ambitieuse confrontée à la réalité

Conceptuellement, la création des groupements sanitaires territoriaux représente une avancée significative dans l’organisation du système de santé marocain. Inspiré de modèles internationaux, ce dispositif vise à structurer l’offre de soins autour de réseaux territoriaux intégrés capables de mieux coordonner les différents niveaux de soins et d’optimiser la gestion des ressources. Cette initiative s’intègre dans le cadre de la loi-cadre 06.22 relative au système national de santé, qui ambitionne de moderniser la gouvernance du secteur et d’améliorer la qualité des services fournis aux citoyens. Cependant, l’histoire des politiques publiques rappelle une vérité fondamentale : les réformes institutionnelles ne se mesurent pas à la qualité de leurs textes, mais à leur capacité à produire des résultats concrets sur le terrain. Les premières observations venant de la région pilote indiquent que la mise en œuvre de cette réforme rencontre déjà plusieurs difficultés.

Un signal d’alerte du cœur du système

Le communiqué du Syndicat national de la santé publique dans la région de Tanger-Tétouan-Al Hoceïma constitue un signal d’alerte que les autorités ne peuvent ignorer. Ce document souligne un climat de tension croissante dans les établissements de santé et met en garde contre les risques d’une généralisation hâtive de la réforme sans correction préalable des dysfonctionnements observés.

Parmi les difficultés signalées, on trouve :

– Les retards dans le paiement de certaines indemnités liées aux gardes et aux astreintes
– La suppression de la prime de rendement
– Les blocages dans les promotions professionnelles
– Les incertitudes concernant les nouveaux mécanismes de rémunération

Ces problèmes ne sont pas de simples détails administratifs. Ils affectent directement les conditions de travail des professionnels de santé et fragilisent leur adhésion à une réforme censée moderniser le système et motiver les agents de santé.

Le défi structurel des ressources humaines

La réforme du système de santé ne peut être dissociée de la question cruciale des ressources humaines. Le Maroc souffre d’un déficit structurel en personnel médical et paramédical. Les données disponibles montrent qu’il y a environ 7 médecins pour 10 000 habitants, alors que l’Organisation mondiale de la santé recommande un ratio supérieur à 15 médecins pour 10 000 habitants. La situation est également préoccupante pour les infirmiers et techniciens de santé, dont les effectifs restent insuffisants pour répondre à la demande croissante de soins. Réorganiser l’ensemble du système de santé sans un renforcement significatif des ressources humaines et des moyens logistiques risque de créer de nouvelles tensions dans un secteur déjà sous pression.

Le paradoxe de la région pilote

Le choix de la région de Tanger-Tétouan-Al Hoceïma pour lancer cette expérimentation était censé en faire un laboratoire favorable à la réforme. La présence du Centre hospitalier universitaire de Tanger, l’existence d’hôpitaux régionaux et provinciaux et la densité relative du réseau de soins de proximité semblaient offrir un terrain propice à l’expérimentation. Cependant, si la réforme peine à produire ses résultats dans une région mieux dotée que d’autres, la question se pose : qu’en sera-t-il dans les régions confrontées à des déficits plus marqués en infrastructures et en personnel ?

Les professionnels de santé au cœur de la réforme

Toute réforme du système de santé repose d’abord sur ceux qui assurent son fonctionnement quotidien : médecins, infirmiers, techniciens et personnels administratifs. Un système de santé qui ne valorise pas ses ressources humaines, qui ne garantit pas des conditions de travail dignes et qui néglige le dialogue social fragiliserait inévitablement ses propres réformes. Les professionnels de santé ne sont pas de simples exécutants de politiques publiques, mais le socle humain sur lequel repose toute politique sanitaire crédible.

Corriger avant de généraliser

L’expérience des groupements sanitaires territoriaux dans la région de Tanger-Tétouan-Al Hoceïma doit être perçue comme un test grandeur nature de la capacité du système institutionnel marocain à mener des réformes complexes. Négliger les signaux d’alerte serait une erreur.

La question n’est pas de ralentir la réforme, mais de la réussir. Réussir une réforme implique parfois d’accepter d’en corriger le parcours avant d’en généraliser le modèle. Une politique publique ne se mesure pas à la rapidité de son lancement, mais à sa capacité à améliorer concrètement la vie des citoyens et à restaurer la confiance dans l’action publique.

La santé, fondement de l’État social

Alors que le Maroc s’engage dans le chantier historique de la généralisation de la protection sociale, la réforme du système de santé représente un test décisif pour la crédibilité du projet d’État social. Pour l’Union Socialiste des Forces Populaires, la réussite de cette réforme ne peut reposer uniquement sur une réorganisation administrative. Elle nécessite une vision globale axée sur :

– L’investissement dans les ressources humaines
– Le renforcement du dialogue social
– L’amélioration de l’offre de soins
– Et une gouvernance transparente et responsable

La santé n’est pas seulement une question de gestion publique. Elle représente l’un des fondements essentiels de la justice sociale et de la dignité citoyenne. Si la réforme du système de santé doit réussir, elle devra d’abord répondre à une exigence simple mais fondamentale : placer le citoyen et les professionnels de santé au cœur des politiques publiques, plutôt qu’au bord des décisions administratives.

Par Mohamed Assouali
Membre du Bureau politique
Secrétaire provincial de l’Union Socialiste des Forces Populaires à Tétouan